Fables canadiennes, 1882‑1891· Livre quatrième
FABLE XIV. Les deux pigeons sauvages
Deux pigeons sauvagesUnis par l'amour,Un jour,Vers d'autres rivagesPrirent leur essor.Ah ! pourquoi fuyaient-ils‖ le lieu qui les vit naître ?Voulaient-ils donc connaîtreS'il est plus doux trésorPour les oiseaux et pour les hommes,Dans ce monde où nous sommes,Qu'un amour tendre partagéPrès d'un berceau qui chante‖ ou d'un nid ombragé ?
Ils virent des forêts superbes,Ils virent des cieux éclatants,Des lieux qu'un éternel printempsVoile de vives fleurs‖ et d'odorantes herbes ;Ils entendirent de doux chants ;Ils entendirent, dans les champs,Passer, comme un soupir,‖ la brise parfumée ;Ils entendirent, dans les bois,De l'aurore et du soir‖ les ineffables voixModuler doucement —‖ prière accoutumée —Des hymnes saints pour le Seigneur ;Puis ils volaient toujours.‖ Et dans leurs folles coursesToujours ils s'éloignaient des sourcesDu vrai bonheur.
Mais un jour cependant‖ ils plièrent leur aileEt se construisirent un nid.Le même soir qu'on le finitUn oiseau carnassier‖ qui cherchait la querelleVint en prendre possession.Pour fuir la persécutionNos jeunes voyageurs‖ s'envolèrent encore :Et leur vol rapide et sonoreAlla s'abattre loin,‖ dans un bosquet d'ormeauxDont le feuillage vert‖ séparait deux hameaux.Quand nos cœurs sont blessés‖ nous allons, loin du monde,Des oiseaux et des fleurs‖ demander l'amitié ;Mais les petits oiseaux,‖ dans leur peine profonde,Se rapprochent de l'homme‖ et cherchent sa pitié.Notre couple fidèle et tendreSentit se calmer ses tourments,Et sous les feuilles fit entendreDe suaves roucoulements.
L'allégresse ici-bas‖ est de courte duréeEt la paix la mieux assuréeS'évanouit en un moment.Le couple, charmantQue l'amour embrase,Le couple joyeux,Comme des perles dans un vase,A mis des œufs mignons‖ au fond d'un nid soyeux,Mais une vieille pieVient, d'une griffe impie,Cruellement broyerCet espoir du foyer.La joie est revenueDans le nid de l'amourQui devient le séjour,D'une ivresse inconnue.Dites, beaux compagnons,Est-ce rêve ou chimère ?Quels petits tout mignonsSous l'aile de leur mèreCherchent un sûr abri ?Vous volez, à leur cri,Dans le bois ou la plaineRecueillir une grainePour apaiser leur faim.Ils vont, et gentils et précoces,Essayer leurs ailes enfin.Et vous toujours si doux,‖ vous devenez férocesS'il faut les protégerContre quelque danger.
Ce fut un temps heureux,‖ le plus beau de la viePour nos pigeons,Mais abrégeons :Cette allégresse fut suivieDe tristesse et d'anxiété.Après les beaux jours de l'étéSurvint l'hiver avec‖ ses mortelles haleines :Le frimas sur le nid‖ tomba comme un linceul.Notre couple était seul :Nul ne le visitait‖ pour adoucir ses peines.
Au village voisin‖ était un colombierOù les pigeons‖ faisaient fort bonne chère.On ne recevait là‖ que le rare gibier.Les place s'y vendaient‖ quelquefois à l'enchèreOu s'y donnaient par sentiment,Comme en certain gouvernement.Notre pigeon, chef de famille,Pour sauver ses petits,‖ sa compagne gentille,Alla frapper tout droitEn cet endroit.On l'éconduit, riant‖ de sa folle entreprise,Et ce fut pour son cœur‖ une amère surprise.Il s'en revint désespéré :
— Pas de place pour nous ?‖ fit la douce femelle,En voyant son air éploré.
— Eh bien ! j’irai, dit-elle,Et l'on verra.
— Elle ira !Dit avec ironieLe père malheureux,Ce sera pour nous deux,Va, nouvelle avanie !
Elle partit pleine d'espoir,Elle revint toute rieuse.
— Es-tu donc sérieuse ?Parle, dit son ami.
Le soir, au colombier‖ on leur fit une placeQui parut fort leur convenir.Des mauvais jours passés‖ ils perdirent la trace,Ils purent sans frayeur‖ regarder l'avenir.Or, au bout de quelques années,A l'époque des fleurs fanées,Le pigeon, fort bien mis,Vint voir les vieux amis,On lui trouva mine excellente.Grâces exquises et bon ton ;On s'informa de sa galante.Il raconta dans le cantonComme elle avait, en sa jeunesse,Par son zèle et par sa finesse,Trouvé pour leur misère‖ un heureux dénouement.Un vieux qui l'entendait‖ dit en branlant la tête —C'est pour mon fabliau‖ morale toute prête —
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12[abba] 22[aa] 9[abab]
- Mètre
- Vers de 8, 12 et 6 syllabes (43 de 8, 41 de 12, 31 de 6, 7 de 5, 5 de 4, 1 de 2, 1 de 3, 1 de 10)· profil 4, 5, 6, 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a sauvages / rivages féminine, classiqueb l'amour / jour masculine, classiquec essor / trésor masculine, classiqued naître / connaître féminine, classiquee hommes / sommes féminine, classiquef partagé / ombragé masculine, classiquea superbes / herbes féminine, classiqueb éclatants / printemps masculine, classiquec chants / champs masculine, classiqued parfumée / accoutumée féminine, classiquee bois / voix masculine, classiquef Seigneur / bonheur masculine, classiqueg courses / sources féminine, classiquea aile / querelle féminine, classiqueb nid / finit masculine, classiquec possession / persécution masculine, classiqued encore / sonore féminine, classiquee d'ormeaux / hameaux masculine, classiquef monde / profonde féminine, classiqueg l'amitié / pitié masculine, classiqueh tendre / entendre féminine, classiquei tourments / roucoulements masculine, classiquea durée / assurée féminine, classiqueb moment / charmant masculine, classiquec embrase / vase féminine, classiqued joyeux / soyeux masculine, classiquee pie / impie féminine, classiquef broyer / foyer masculine, classiqueg revenue / inconnue féminine, classiqueh l'amour / séjour masculine, classiquei compagnons / mignons masculine, classiquej chimère / mère féminine, classiquek abri / cri masculine, classiquel plaine / graine féminine, classiquem faim / enfin masculine, classiquen précoces / féroces féminine, classiqueo protéger / danger masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb pigeons / abrégeons masculine, classiquec d'anxiété / l'été masculine, classiqued haleines / peines féminine, classiquee linceul / seul masculine, classiquea colombier / gibier masculine, classiqueb chère / l'enchère féminine, classiquec sentiment / gouvernement masculine, classiqued famille / gentille féminine, classiquee droit / endroit masculine, classiquef entreprise / surprise féminine, classiqueg désespéré / éploré masculine, classiquea femelle / nous / elle féminine, classiqueb verra / ira masculine, classiqueb ironie / avanie féminine, classiquec malheureux / deux masculine, classiquea d'espoir / ami / soir masculine, classiqueb rieuse / sérieuse féminine, classiquea place / trace féminine, classiqueb convenir / l'avenir masculine, classiquec années / fanées féminine, classiqued mis / amis masculine, classiquee excellente / galante féminine, classiquef ton / canton masculine, classiqueg jeunesse / finesse féminine, classiqueh dénouement / dévouement masculine, classiquei tête / prête féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables canadiennes, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1882· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources