Fables canadiennes, 1882‑1891· Livre quatrième
FABLE III. Si j’étais le maître
— Moi, si j'étais le maître,Disait, à Mathurin,‖ Gros-Jean le beau censeur,Je n'aurais que douceurPour tout ce que je ferais naître.Et d'abord dans l'ordre moral,Pour être explicite,Tout serait licite,On ne connaîtrait pas le mal ;Dans le monde physiqueSi mystérieux,Bien de problématique,Tout sauterait aux yeux.Tiens ! si j'étais le maître,‖ on connaîtrait la lune :Et puis l'on causerait‖ avec ses habitants :Et ceux qui, malgré tout,‖ ne seraient pas contents,Pourraient s'en aller là‖ courtiser la fortune.
Si j'étais maître, Mathurin,Je ferais lever le matinUn peu plus tard dans la journéeEt je rallongerais l'année ;Je ferais taire le grand ventQui soulève au loin la poussière :Je ferais pleuvoir moins souvent :Mainte fleur serait moins grossièreEt verserait parfum plus doux.Tu vois bondir là-bas‖ les vagues en courroux ?Je les apaiserais :‖ elles resteraient calmes.Les arbres de nos boisQue dépouillent les froidsAuraient de belles palmesEt fleuriraient toujours.Pareil à du veloursSerait le gazon des prairies.Je tendrais au ciel nuageuxMille éclatantes draperies ;Et, pendant les jours orageux,Au lieu de cette étrange foudreQui cherche à tout réduire en poudre,Je ferais, dans les cieux couverts,Entendre mille chants divers.
Si j'étais maître, enfin,‖ pour traverser le mondeOn ne construirait plus‖ ces bateaux à vapeur,Ni ces chemins de fer,‖ qui vont à faire peurSur la terre ou sur l'onde ;Mais l'homme, infatigable‖ et rapide à la fois,S'élancerait partout‖ sans rencontrer d'obstacle :Tout serait soumis à ses lois.Que ce serait un beau spectacle !
Il ne put achever,Car il tomba soudain‖ dans une fosse creuseSans pouvoir se relever.
— Si j'étais maître, moi,‖ dit d'une voix moqueuseMathurin son gai compagnon,Je vous tirerais bien‖ de cette affreuse fosse ;Mais la difficulté‖ me parait assez grosse ;J'attendrai du secours.‖ Méditez, mon mignon,Vous me direz, après,‖ ce que vous pourriez fairePour vous tirer d'affaireSi vous étiez vraiment‖ le maître tout à coup..
— Ah ! je ne le sais pas beaucoup ;Mais je sais que si je remonte,Mathurin, je n'oublierai pas,Pour être de bon compte,Que j'étais maître enfin‖ de mieux guider mes pas.
Ne cultivons pas l'utopie ;La terre où nous vivons‖ vaut bien notre amitié ;Pratiquons la philanthropie,Mais regardons toujours‖ où nous mettons le pié.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6[abba] 7[abab] 8[aa]
- Mètre
- Vers de 8, 12 et 6 syllabes (28 de 8, 24 de 12, 13 de 6, 3 de 5, 1 de 7)· profil 5, 6, 8, 6+6
- Mots à la rime
- a maître / naître féminine, classiqueb censeur / douceur masculine, classiquec moral / mal masculine, classiqued explicite / licite féminine, classiquee physique / problématique féminine, classiquef mystérieux / yeux masculine, classiqueg lune / fortune féminine, classiqueh habitants / contents masculine, classiquea Mathurin / matin masculine, classiqueb journée / l'année féminine, classiquec vent / souvent masculine, classiqued poussière / grossière féminine, classiquee doux / courroux masculine, classiquef calmes / palmes féminine, classiqueg bois / froids masculine, classiqueh toujours / velours masculine, classiquei prairies / draperies féminine, classiquej nuageux / orageux masculine, classiquek foudre / poudre féminine, classiquel couverts / divers masculine, classiquea monde / l'onde féminine, classiqueb vapeur / peur masculine, classiquec fois / lois masculine, classiqued d'obstacle / spectacle féminine, classiquea maître / achever / relever masculine, classiqueb creuse / moqueuse féminine, classiqueb compagnon / mignon masculine, classiquec fosse / grosse féminine, classiqued faire / d'affaire féminine, classiquee coup / beaucoup masculine, classiqueb remonte / compte féminine, classiquec pas masculine, classiquea l'utopie / philanthropie féminine, classiqueb amitié / pié masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
69 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables canadiennes, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1882· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources