Les Épis, 1914· Au champ de la fantaisie
A la "braierie"
L'amour surprend le cœur‖ qui ne fait bonne garde.Et qui donc s'en défend ?‖ On l'appelle s'il tarde.Pour calmer le scrupule,‖ on se plaît à conterQu'il descend du ciel même,‖ et nous y fait monter.Parfois, il est cruel.‖ Cependant champs et villesSe montrent à sa voix‖ également serviles,Et quand nous sommes, nous,‖ courbés sur le sillon,Nos âmes de semeurs‖ sentent son aiguillon.
L'an dernier, quand le bois,‖ sous les baisers du givre,Effeuillait ses rameaux‖ comme on fait d'un vieux livre,Une mignonne enfant‖ éclose en nos cantons,Simone, aux arbres nus,‖ aux caressants moutons,Racontant le bonheur‖ qu'elle avait d'être aimée,Suivait d'un pas hâtif‖ la sente accoutuméeQui mène à la braierie,‖ au fond d'un grand ravin.Jean était là… L'amour‖ grise comme le vin.Où donc est l'an dernier ?‖ Simone, toute seule,Par les champs en pacage‖ et les ors de l'éteule,Hier s'en est allée.‖ Elle semblait souffrir.Son âme, il se peut bien,‖ ne voulait plus s'ouvrir.Mais un nom descellait‖ sa lèvre purpurine…Près d'elle une génisse‖ agita sa clarine,Comme pour la distraire‖ et lui dire bonjour.Un oiseau, qui peut-être‖ aussi souffrait d'amour,Jetant un cri plaintif,‖ l'effleura de son aile.Elle sourit un peu,‖ mais sa douce prunelleSe mouilla.Sans souci des sentiers bien connus,Qu'avaient foulés souvent‖ ses alertes pieds nus,Elle suivait les bords‖ d'une limpide source.Et la source, comme elle,‖ en sa sauvage course,Avant d'aller dormir‖ dans le défrichement,Faisait entendre alors‖ un long gémissement.
Elle oubliait la broie‖ et la filasse blonde,Et son rêve suivait‖ les méandres de l'onde,Alors qu'elle entendit,‖ au fond du ravin creux,Des coups rythmés et drus,‖ des voix de gens heureux.Son pauvre cœur battit‖ comme pour y répondre ;Mais nul n'aurait pu voir‖ sa tristesse se fondre,Et sa bouche sourire‖ à ces joyeux échos.Sa tête s'inclina‖ comme la fleur des clos.
Elle est bien en retard…‖ Il faudra qu'elle essaieDe cacher son chagrin,‖ et de paraître gaie.Jean doit être là, Jean,‖ son premier amoureux.Nul, pour battre le lin,‖ n'a son bras vigoureux.Ah ! depuis la récolte,‖ et depuis les foins même,Il paraît l'oublier,‖ tout en jurant qu'il l'aime !Il semble jurer vrai,‖ tant bien il se défend ;Mais n'a-t-elle pas vu‖ le regard triomphantDe la brune Pauline,‖ une jeune rivale ?Bien sûr, elle est venue…Enfin elle dévale,Accorte, plus légère,‖ et d'un pas empressé,Pour qu'on ne pense point‖ que son cœur est blessé.Et quand elle est en bas,‖ courant sous les grands arbresSans feuilles, et jaunis‖ comme sont des vieux marbres,Les broyeurs, agitant‖ des panaches de lin,L'acclament. Puis, bientôt,‖ comme un bruit de moulinLes amers crissements‖ des plantes que l'on broie,Montent encor dans l'air‖ où le soleil poudroie.
Simone aurait voulu‖ ne pas venir si tard.Non, ce n'est pas sa faute.‖ Elle veut bien sa partDu vigilant travail‖ qu'exige la corvée.On le sait, et la tâche‖ à sa main réservée,C'est d'attiser le feu‖ sous le large échafaud,De fournir à la broie‖ un gerbillon bien chaud,Et d'éviter aussi‖ les soudaines « grillades ».Elle sera prudente ;‖ et les tendres œillades,Les œillades de Jean,‖ ce maître en trahison,Ne la troubleront pas‖ comme à l'autre saison.
Broyez, broyez le lin !‖ Il ne faut pas qu'on dorme.Les instruments sont vieux,‖ mais leur mâchoire est d'orme.Ensemble ou tour à tour,‖ près du ruisseau grondeur,Broyez le lin neigeux,‖ le chanvre dont l'odeurMonte, comme un encens,‖ jusques aux cimes chauves !O le charme infini‖ des rustiques alcôves,De la fraîcheur des eaux,‖ des souples coudriers !Broyez, broyez le lin,‖ ô jeunes ouvriers !Bénie est la sueur‖ que votre main essuie,Et béni soit le rêve‖ où votre espoir s'appuie !
Au sommet du coteau,‖ le sable, peu à peu,Scintillait au soleil‖ comme un ourlet de feu.Et tout en bas, dans l'ombre,‖ auprès de l'eau, les aunesÉtoilaient le buisson‖ de quelques feuilles jaunes.Promenant au foyer‖ son tisonnier de houx,Simone, à demi-voix,‖ disait un chant très doux :Flammes qui me brûlez,‖ oh ! dormez sous la cendre,Le beau jour va finir,‖ et la nuit va descendre…Le beau jour des amours,‖ et la nuit des chagrins !Flammes, ne mordez pas‖ le lin aux chastes brins !Flammes, ne brûlez point‖ le chanvre qui parfume !Ne brûlez plus mon cœur‖ que la douleur consume !
Au-dessus du travail,‖ comme un brouillard subtil,Flottaient des filaments,‖ des aigrettes de fil,Des atomes d'étoupe,‖ une grise poussière,Qui s'en allaient, mêlés,‖ se perdre à la lisièreDu bois voisin, tout noir‖ de sapins résineux.
Dans un moelleux essor,‖ formant d'étranges nœudsQue déliait un souffle‖ à travers la ramée,Lentement s'élevait‖ la bleuâtre fuméeDu foyer pétillant‖ que Simone attisait.Aux instants de repos,‖ quand le bruit se taisait,On entendait les bœufs‖ mugir dans la prairie,Et la source chanter‖ auprès de la braierie.Un rayon de soleil,‖ comme un lumineux dard,Plonge soudainement‖ dans le léger brouillard,Et fait une trouée‖ où l'atome étincelle,Où la poussière d'or‖ tourbillonne et ruisselle.Il s'arrête longtemps,‖ comme un regard des cieux,Sur le travail pénible‖ et l'ouvrier joyeux.
Simone, pour voir Jean,‖ a relevé la tête.Le rayon descendu‖ sur la rustique fêteLui montre alors, ainsi‖ qu'eut fait un doigt méchant,L'infidèle garçon‖ que son amour touchantDemande encor. Pauline‖ est là. Lui, d'une tresseDe ce chanvre doré‖ que, tantôt, son adresseA su rendre soyeux‖ comme un duvet d'oiseau,Il l'enchaîne. Pauline‖ est comme le roseau,Qui se berce ou s'agite‖ au vent qui le secoue.Elle rit aux baisers‖ qui pleuvent sur sa joue.Simone se détourne‖ et pleure… Tisonnier,Laisse dormir la flamme…Où donc est l’an dernier ?
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 60((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a garde / tarde féminine, classiqueb conter / monter masculine, classiquec villes / serviles féminine, classiqued sillon / aiguillon masculine, classiquea givre / livre féminine, classiqueb cantons / moutons masculine, classiquec aimée / accoutumée féminine, classiqued ravin / vin masculine, classiquee seule / l'éteule féminine, classiquef souffrir / s'ouvrir masculine, classiqueg purpurine / clarine féminine, classiqueh bonjour / d'amour masculine, classiquei aile / prunelle féminine, classiquej mouilla / connus / nus masculine, classiquek source / course féminine, classiquel défrichement / gémissement masculine, classiquea blonde / l'onde féminine, classiqueb creux / heureux masculine, classiquec répondre / fondre féminine, classiqued échos / clos masculine, classiquea essaie / gaie féminine, classiqueb amoureux / vigoureux masculine, classiquec même / l'aime féminine, classiqued défend / triomphant masculine, classiquee rivale / venue / dévale féminine, classiquef empressé / blessé masculine, classiqueg arbres / marbres féminine, classiqueh lin / moulin masculine, classiquei broie / poudroie féminine, classiquea tard / part masculine, classiqueb corvée / réservée féminine, classiquec échafaud / chaud masculine, classiqued grillades / œillades féminine, classiquee trahison / saison masculine, classiquea dorme / d'orme féminine, classiqueb grondeur / l'odeur masculine, classiquec chauves / alcôves féminine, classiqued coudriers / ouvriers masculine, classiquee essuie / s'appuie féminine, classiquea peu / feu masculine, classiqueb aunes / jaunes féminine, classiquec houx / doux masculine, classiqued cendre / descendre féminine, classiquee chagrins / brins masculine, classiquef parfume / consume féminine, classiquea subtil / fil masculine, classiqueb poussière / lisière féminine, classiquec résineux / nœuds masculine, classiqueb ramée / fumée féminine, classiquec attisait / taisait masculine, classiqued prairie / braierie féminine, classiquee dard / brouillard masculine, classiquef étincelle / ruisselle féminine, classiqueg cieux / joyeux masculine, classiquea tête / fête féminine, classiqueb méchant / touchant masculine, classiquec tresse / adresse féminine, classiqued d'oiseau / roseau masculine, classiquee secoue / joue féminine, classiquef Tisonnier / flamme / dernier masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
123 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Épis, MONTREAL, LA CIE J.-ALFRED GUAY - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1914· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources