Les Épis, 1914· Au champ de la foi
Le brouillard
Glèbe qu'un soc déchire‖ et que nos pleurs arrosent,Ciel qu'un nuage couvre‖ ou que des soleils rosent,Femmes belles, enfants,‖ hommes joyeux et bons,Foyers des longs hivers‖ allumant leurs charbons,Fenêtres des étés‖ s'ouvrant au tiède effluve,Feu des grands abattis‖ tonnant comme un Vésuve,Tout est beau ; j'aime tout ;‖ mais la fin doit venir,Et la vieillesse, un jour, oublie…Un souvenirM'est revenu pourtant,‖ plein d'une saveur douce,Un souvenir lointain,‖ vague lente que pousseLe souffle parfumé du soir.Près de chez nous,Dans un enclos étroit‖ foulé par les genoux,Sur le bord du chemin‖ que longe une rigole,Une croix s'élevait.‖ De la maison d'école,Dans l'air, on la voyait‖ tendre ses deux bras nus,Comme pour nous montrer‖ des chemins inconnus.
Quand d'une douce voix‖ que les ans rendaient lasse,Notre vieille maîtresse,‖ avant, après la classe,Disait : Veni, Sancte,‖ disait le Sub tuum,Elle cherchait toujours‖ le saint Palladium,Et nous devinions bien,‖ à genoux en arrière,La route où s'en allaient‖ ses yeux et sa prière.
Or, un matin d'avril,‖ après un long dégel,Comme un voile d'argent‖ enveloppe un autel,Une molle buée‖ enveloppa les chaumes.C'était une mer blanche‖ où voguaient des fantômes,Où les objets perdus‖ n'avaient plus de couleurs.Parmi ces flots brumeux,‖ sur le gazon sans fleurs,Dans son enclos muet‖ comme le cimetière,La croix se dessinait‖ très noire et tout entière.On la voyait alors‖ qu'en un ciel sans lointains,Les arbres ébauchaient‖ des contours incertains,Et qu'au long de la route,‖ en des ondes étranges,Paraissaient s'engloutir‖ les maisons et les granges.
Je sentais la tristesse‖ et peut-être l'effroiM'étreindre lentement,‖ et mon âme avait froid.Pour voir la croix planer‖ sur le bourg en détresse,Nous nous étions groupés‖ auprès de la maîtresse.La brume s'épaissit‖ et sa dense blancheurNoya tout. Nul rayon‖ ne tiédit la fraîcheurDe cette vague morte‖ où tout semblait rigide,Et la croix à son tour‖ commença de sombrer ;Puis elle disparut.Un soupir fit vibrerL'âme de la maîtresse‖ et ses pieuses lèvres.Ses grands yeux désolés‖ fouillèrent, pleins de fièvres,L'implacable brouillard‖ où plus rien ne flottait.Tristement elle dit :C’est bien là qu’elle était !…Et d'un doigt tremblotant‖ nous montra nos bancs vides.
Une amère buée‖ avait mouillé ses rides.
J'ai vu souvent depuis‖ venir de lourds brouillards,Mais la croix est restée‖ au fond de mes regards
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a arrosent / rosent féminine, classiqueb bons / charbons masculine, classiquec effluve / Vésuve féminine, classiqued venir / oublie / souvenir masculine, classiquee douce / pousse féminine, classiquef soir / nous / genoux masculine, classiqueg rigole / d'école féminine, classiqueh nus / inconnus masculine, classiquea lasse / classe féminine, classiqueb tuum / Palladium masculine, classiquec arrière / prière féminine, classiquea dégel / autel masculine, classiqueb chaumes / fantômes féminine, classiquec couleurs / fleurs masculine, classiqued cimetière / entière féminine, classiquee lointains / incertains masculine, classiquef étranges / granges féminine, classiquea l'effroi / froid masculine, non classiqueb détresse / maîtresse féminine, classiquec blancheur / fraîcheur masculine, classiqued rigide / vides / rides féminine, non classiquee sombrer / disparut / vibrer masculine, classiquef lèvres / fièvres féminine, classiqueg flottait / dit / était masculine, classiquea brouillards / regards masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
55 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Épis, MONTREAL, LA CIE J.-ALFRED GUAY - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1914· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources