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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Épis, 1914· Au champ de la foi

Le jour des morts

Pamphile Le May· distiques, alexandrins surtout, 98 vers

A mon fils René

C'est l'automne frileux‖ et c'est l'âpre novembre.Un brouillard gris descend‖ sur la pelouse d'ambre,Et l'homme est triste. Il voit‖ se flétrir près de lui,Les coteaux souriants‖ où le soleil a lui,Et les arbres feuillus‖ où les nids, à l'aurore,Ont chanté. L'homme est triste,‖ et son cœur se défloreDe même que le champ‖ mouillé de ses sueurs.Le ciel n'a point d'azur,‖ et de fauves lueursGlissent de temps en temps‖ dans l'ombre de la nue.La fenêtre s'est close,‖ et, sur la route nue,Dans l'ornière, on entend‖ le râle des essieux.Le malade esseulé‖ demande en vain aux cieuxLe rayon de soleil‖ qui réchauffait sa chambre.

C'est l'automne frileux‖ et c'est l'âpre novembre.On dirait que le monde‖ est un vaste tombeau,Car tout meurt, et le jour‖ de son pâle flambeauN'éclaire que des deuils.‖ Fleurs et feuilles fanéesS'en vont on ne sait où,‖ comme vont nos années !Plus de gerbes de flamme‖ au sommet des rochers.Sous le voile du soir‖ pleurent nos blancs clochers.Tout se lamente. Au loin,‖ c'est la vague qui brise,Les affres de l'été‖ qui meurt, la froide biseQui chasse les oiseaux‖ en morne défilé.Le nid vide ressemble‖ au toit de l'exilé.L'oiseau reviendra-t-il‖ sur la branche flétrie,Et le pauvre exilé,‖ dans sa chère patrie ?Nul ne sait, car partout‖ le cœur laisse un lambeau.

On dirait que le monde‖ est un vaste tombeau.

Suivons la foule. Allons,‖ mon fils, au cimetière.Ta créature, ô Dieu !‖ ne meurt pas tout entière ;Ton œuvre est éternelle,‖ et tu ne détruis rien.Quand ton Verbe créa‖ tu dis que c'était bien.Nos corps dans leurs tombeaux‖ se changent en atomes.Ils ne se traînent plus‖ comme de vains fantômes,Mais ils vont, déliés,‖ invisibles, subtils,Ils vont dans l'herbe molle‖ et dans l'or des pistils,Dans l'arbre aux verts rameaux‖ qui nous prête son ombreDans les fleurs que partout‖ l'été sème sans nombre.Ils germent dans les blés‖ qui couronnent les champs,Et l'oiseau les aspire‖ en modulant ses chants.Ainsi vivra toujours‖ peut-être, la matière.

Suivons la foule. Allons,‖ mon fils, au cimetière.

Quel calme saisissant !‖ Combien dorment iciQui nous aimaient beaucoup,‖ que nous aimions aussi !Ils ont brisé leur chaîne‖ et c'est la délivrance.Leur plaisir est fini,‖ finie est leur souffrance !Fini le rêve aimé‖ qui dorait l'avenir !Finis l'ivresse folle‖ et l'amer souvenir !Ils vinrent en ces lieux,‖ sur les feuilles jaunies,Voir les tombeaux fermés‖ après les agonies.Ils lurent quelques noms,‖ prièrent à genoux,Songèrent un instant‖ sans doute, comme nous,A la fragilité‖ de toute vie humaine !O jour de deuil sacré‖ que chaque automne amène,Tu le proclames haut,‖ la mort est sans merci !

Quel calme saisissant !‖ Combien dorment ici !

Prions pour tous. Qui sait‖ où trouver l'innocence ?Attend-elle son juge‖ en la magnificence,Sous ce marbre orgueilleux‖ qu'on entoure là-bas,Ou dans le dénûment,‖ loin du bruit de nos pas,Sous l'humble croix sans nom ?‖ Qui sait ? Prions quand mêmeLa prière souvent‖ détourne l'anathème.Prions pour l'ouvrier‖ qui maudit son labeur ;Prions pour le bourgeois‖ qui trouva son bonheurDans les vins de la table‖ ou les baisers d'alcôve ;Pour celui qu'éblouit‖ le reflet de l'or fauve ;Pour celui qui ferma‖ son aile à tout essor ;Pour la vieillesse lente‖ à se soumettre au sort,La jeunesse fauchée‖ en son efflorescence.

Prions pour tous. Qui sait‖ où trouver l'innocence ?

Quand l'astre où nous vivons‖ sera frappé de mort,Quand il se brisera‖ comme un verre que mordLa tenaille d'acier‖ dans une main grossière ;Quand il ne sera plus,‖ mon Dieu, qu'une poussière,Et qu'il aura quitté‖ le glorieux cheminQu'à l'aurore des temps‖ lui traça votre main,L'homme reparaîtra.‖ Vous voulez qu'il renaisse.Vous le revêtirez‖ d'une chaste jeunesse,Que votre éternité‖ ne saurait point flétrir.La terre qui servit,‖ hommes, à vous pétrir,Par le souffle divin‖ sera glorifiée.Notre âme gémissante‖ en vous s'est confiée,Ne la rejetez point‖ loin de vous, ô Dieu fort !

Quand l'astre où nous vivons‖ sera frappé de mort.

Où vont, en nous quittant,‖ les âmes que l'on pleure ?Quel guide les conduit,‖ Dieu grand ? Quelle demeurePeut enchaîner leur vol‖ dans les champs infinis ?Viennent-elles parfois‖ à leurs tombeaux bénis,Voir ce qui reste encore de leur forme première ?Vont-elles écouter,‖ de chaumière en chaumière,Les prières que font‖ pour elles les vivants ?O cimetière saint,‖ sous tes sables mouvantsL'ange ému voit germer‖ la vie et l'espérance !O cimetière saint,‖ j'en garde l'assurance,Un jour la voix de Dieu‖ secouera ton sommeil !Au-delà de tes croix‖ je vois luire un soleil,Est-ce l'éternité‖ dont un rayon m'effleure ?

Où vont, en nous quittant,‖ les âmes que l'on pleure ?

Versification

Forme
Distiques
Rimes
49((aa))
Mètre
Alexandrins surtout (97 de 12, 1 de 13)· profil 6+6, 13i
Mots à la rime
a novembre / d'ambre féminine, classiqueb lui masculine, classiquec l'aurore / déflore féminine, classiqued sueurs / lueurs masculine, classiquee nue féminine, classiquef essieux / cieux masculine, classiqueg chambre / novembre féminine, classiqueb tombeau / flambeau masculine, classiquec fanées / années féminine, classiqued rochers / clochers masculine, classiquee brise / bise féminine, classiquef défilé / l'exilé masculine, classiqueg flétrie / patrie féminine, classiqueh lambeau / tombeau masculine, classiquea cimetière / entière féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquec atomes / fantômes féminine, classiqued subtils / pistils masculine, classiquee ombre / nombre féminine, classiquef champs / chants masculine, classiqueg matière / cimetière féminine, classiquea ici / aussi masculine, classiqueb délivrance / souffrance féminine, classiquec l'avenir / souvenir masculine, classiqued jaunies / agonies féminine, classiquee genoux / nous masculine, classiquef humaine / amène féminine, classiqueg merci / ici masculine, classiquea l'innocence / magnificence féminine, classiqueb là-bas / pas masculine, classiquec même / l'anathème féminine, classiqued labeur / bonheur masculine, classiquee d'alcôve / fauve féminine, classiquef essor / sort masculine, non classiqueg efflorescence / l'innocence féminine, classiquea mort / mord masculine, classiqueb grossière / poussière féminine, classiquec chemin / main masculine, classiqued renaisse / jeunesse féminine, classiquee flétrir / pétrir masculine, classiquef glorifiée / confiée féminine, classiqueg fort / mort masculine, classiquea pleure / demeure féminine, classiqueb infinis / bénis masculine, classiquec première / chaumière féminine, classiqued vivants / mouvants masculine, classiquee l'espérance / l'assurance féminine, classiquef sommeil / soleil masculine, classiqueg m'effleure / pleure féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

98 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Épis, MONTREAL, LA CIE J.-ALFRED GUAY - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1914· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources