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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Épis, 1914· Au champ de la fantaisie

Les derniers seront les premiers

Pamphile Le May· distiques, alexandrins surtout, 172 vers

« C'est le nouvel élu,‖ faites grands les passages !Écrasez-nous, coursiers ;‖ qu'importe ? Ici les sagesSont les heureux mortels‖ qui vont, galonnés d'or,De la boue au soleil,‖ en un superbe essor !Les sages, ce sont ceux‖ dont l'orgueil nous écrase !Ceux que l'amour du lucre‖ ou des grandeurs embrase !Ceux qui, pour s'agrandir,‖ nous mettent sous les pieds !Qui savent faire rendre‖ aux antiques trépiedsD'iniques jugements‖ ou de douteux oracles !Qui commandent au ciel‖ de complaisants miracles !…Passez ! courez ! volez,‖ attelages fougueux !Qu'importe ? écrasez-nous,‖ nous qui sommes des gueux ! »

Ainsi vociférait,‖ au milieu de la foule,Un homme à l'air sinistre‖ et dur. Comme la houle,Ou comme les épis‖ que balance le vent,Les têtes, pour le voir,‖ se penchaient en avant.Un vieillard était là :‖ front chauve, barbe blancheTombant sur sa poitrine‖ en brillante avalanche,Comme ferait la neige,‖ et, plein d'aménitéSon œil calme semblait‖ sonder l'éternité.Il s’approcha de moi.— Cet homme qui blasphème,C'est le fils d'un maudit,‖ c'est un maudit lui-même,Un maudit en vertu‖ des lois d'hérédité,Me dit-il.J’écoutais avec avidité.Il comprit mon désir‖ d'en savoir davantage.

— La malédiction,‖ c'est un triste héritage,Reprit-il en branlant‖ la tête ; mais celuiSur qui Dieu fait pleuvoir‖ sa rosée aujourd'hui,S'élèvera demain‖ comme s'élève un arbre ;Sa gloire durera‖ plus longtemps que le marbre,Car dans ses fils bénis‖ il revivra cent fois.

— C'était, ajouta-t-il,‖ en l'an mil huit cent trois.Le printemps renouait‖ les grappes du feuillage ;Partout courait la sève,‖ et, comme le sillage ?Qui découpe le front‖ des océans pourprés,Le labour tout fumant‖ ridait le front des prés.Les oiseaux festoyaient‖ dans la forêt profonde.Comme une fraîche ondée,‖ aux jardins et sur l'onde,Pleuvait aussi leur chant.Ses souliers à la main,Un pauvre enfant venait‖ sur le bord du chemin.Il souriait aux fleurs‖ qui rayonnaient dans l'herbe,A l'oiseau qui chantait‖ sur la cime superbe,Au ciel plein de clartés,‖ au monde radieux.Pourtant, son cœur saignait,‖ et souvent de ses yeuxDes pleurs coulaient brûlants‖ qui noyaient son sourire.Mais il allait toujours,‖ comme s'il eut vu luireSur la route inconnue‖ une étoile du ciel.

Il venait de quitter‖ le foyer paternelAvec sa paix divine‖ et ses chastes ivresses ;Le foyer que peuplaient‖ les plus douces tendresses,Où son front d'ange avait‖ reçu tant de baisers.Il allait, ignorant‖ le monde et ses dangers,Il allait désormais,‖ cherchant une demeure,Vivre de son travail,‖ pour faire un peu meilleure,A la table modeste,‖ une part à chacun.Et les fleurs lui versaient‖ leur suave parfum ;Les ruisseaux, en courant‖ à travers les prairies,Les bois qui déployaient‖ leurs vertes draperies,Comme pour adoucir‖ l'excès de ses chagrins,Chantaient, de toute part,‖ d'harmonieux refrains.

Il s'assit, fatigué,‖ sur une large pierre,Essuya de sa main‖ son humide paupière,Et plongea son regard‖ jusques à l'horizon,Comme s'il eut encor‖ cherché l'humble maisonOù, douze hivers plus tôt,‖ le ciel l'avait fait naître.

Or, pendant qu'il songeait,‖ essayant de connaîtreCe qu'en ses splendeurs lui cachait l'avenir,Il vit un beau vieillard‖ sur la route venir.Et ce vieillard pleurait.Voir pleurer la vieillesse,Cela surprend l'enfant‖ et confond sa sagesse.Dans son âme naïve,‖ il croit qu'en ses vieux ansL'homme plane au-dessus‖ de tous les maux cuisantsQui, dès les premiers jours,‖ troublent son existence.S'il savait des douleurs‖ l'extrême persistance,Il voudrait voir sa tombe‖ auprès de son berceau !Et le vieillard tenait,‖ réunis en faisceau,Quelques rameaux de houx‖ tout hérissés d'épines.Courbé sur un bâton‖ taillé dans les racines,Il venait à pas lents‖ sur les chemins fleuris,Et paraissait prier.‖ Alors, un peu surprisA l'aspect de cet homme‖ aussi blanc que la neige,Le jeune adolescent‖ se leva de son siège,Un dur siège de pierre,‖ au bord du long sentier,Et puis se découvrit,‖ enlevant tout entierDe son front soucieux‖ son frais chapeau de paille.

Le vieillard s'arrêta.‖ Près du petit, sa tailleSemblait celle du chêne‖ à côté de l'ormeau.

— Quel est, demanda-t-il,‖ le plus proche hameau ?

— Du côté d'où je viens,‖ père, c'est Saint-Eustache.Mais on ne le voit point,‖ la distance le cache.

En répondant ainsi,‖ le jeune voyageurRegardait sur la route‖ avec un air songeur.

— J'ai faim, reprit le vieux,‖ ma force m'abandonne.

— J'ai du pain, dit l'enfant,‖ prenez, je vous le donne ;Je vais en gagner d'autre‖ en la grande cité…

Ah ! je laisse pourtant‖ avec perplexité,Pour aller vivre ailleurs,‖ la table de mon père.

Le vieillard prit le pain.— Ta charité tempèreLe chagrin qu'un méchant‖ m'a tout à l'heure fait,Et le Seigneur, mon fils,‖ te rendra ce bienfait.

Or, pendant qu'il parlait‖ du riche sans entrailles,Un chasseur jeune et beau‖ s'élança des broussailles,Et, passant devant lui,‖ fit, par un geste vil,De sa bouche tomber le pain.— Maudit soit-il,Cria le mendiant,‖ celui-là qui se moqueDes pauvres et des vieux !‖ Ah ! le ciel que j'invoqueDe sa lâche action‖ saura bien me venger !

— C'est lui, dit-il encore‖ à l'enfant étranger,Qui tantôt, refusant‖ de mettre une humble oboleDans ma main qui s'ouvrait,‖ cynique, me dit : Vole,C'est votre usage à tous,‖ mendiants paresseux.Je n'ai plus de vigueur‖ dans mes poignets osseux,Mais j'ai du cœur encor :‖ je lui crache à la face.Alors, d'un bras cruel‖ il me fouette sur place,Avec ses mains d'abord,‖ puis ces branches de houxQue j'emporte avec moi‖ pour nourrir mon courroux.

Et le chasseur riait‖ d'une façon grossière.Mais l'enfant ramassa‖ le pain dans la poussière,Et, l'ayant essuyé,‖ le rendit au vieillard.

Comme un phare s'allume‖ et perce le brouillard,De l'avenir le pauvre‖ alors perça le voile :

— Va, mon enfant, dit-il,‖ une brillante étoile,Pour éclairer tes pas,‖ luit dans l'obscurité.Va, tu seras béni‖ dans ta postérité !

Puis, prenant son bâton‖ pour soutenir sa marche,Il s'éloigna, semblable‖ au sacré patriarcheQu'on voyait traverser‖ les siècles d'autrefois.

« Depuis ces jours lointains‖ que rappelle ma voix,Bien des fois le printemps‖ s'est paré de verdure,Bien des fois aux rameaux‖ flétris par la froidureLa neige a suspendu‖ ses éclatants lambeaux ;Les cloches, bien des fois,‖ sur de sombres tombeauxOnt fait dans leur pitié,‖ pleuvoir de longues plaintes,Et bien des fois aussi,‖ les mêmes cloches saintesSur des berceaux joyeux‖ ont chanté le bonheur,Depuis ces jours lointains‖ que rappelle mon cœur.

« Et l'enfant a grandi.‖ Sur la terre sa courseFut semblable au ruisseau‖ qui sort d'une humble source,Et devient un grand fleuve‖ aux bords ensoleillés.Et l'enfant a vieilli.‖ Pareil à l'or des blésQui couronne les champs‖ dans les jours de l'automne,La vertu sur son front‖ a placé sa couronne.Il n'est plus ; il est mort ;‖ mais, glorieux destin !Comme le soleil sort‖ des lueurs du matin,Et verse sa lumière‖ à torrents sur le monde,Un fils est né de lui‖ dont la gloire fécondeInonde son sépulcre !« Et ce fils, le voilà !C'est le nouvel élu !‖ c'est lui qui passe là !C'est lui qu'avec transport‖ un peuple honnête acclame,Dès qu'il paraît, l'intrigue‖ a peur et rompt sa trame.C'est le nouvel élu,‖ le premier d'entre nous ;Il sait conduire un peuple‖ et prier à genoux !Et ce gueux en haillons,‖ et ce fripon étrangeQui l'insulte là-bas,‖ et lui jette la fange,Ce monstre-là, dont l'âme‖ est pleine de noirceur,C'est le fils dépravé‖ du jeune et beau chasseur,Du chasseur jeune et beau‖ qui fut inexorable,Et que maudit un jour‖ le vieillard vénérable !Les premiers, sachez-le,‖ deviendront les derniers,Et les derniers seront,‖ dit Jésus, les premiers.

Après qu'il eut cité‖ cette sainte parole,Le vieillard disparut,‖ comme un oiseau s'envole…Dans l’air… je ne sais où.Je le crois et je le dis,C'était assurément‖ le vieillard de jadis

Versification

Forme
Distiques
Rimes
82((aa))
Mètre
Alexandrins surtout (169 de 12, 2 de 13, 1 de 11)· profil 11i, 6+6, 13i
Mots à la rime
a passages / sages féminine, classiqueb d'or / essor masculine, classiquec écrase / embrase féminine, classiqued pieds / trépieds masculine, classiquee oracles / miracles féminine, classiquef fougueux / gueux masculine, classiquea foule / houle féminine, classiqueb vent / avant masculine, classiquec blanche / avalanche féminine, classiqued d'aménité / l'éternité masculine, classiquee moi / blasphème / lui-même féminine, classiquef d'hérédité / il / avidité masculine, classiqueg davantage / héritage féminine, classiqueb celui / aujourd'hui masculine, classiquec arbre / marbre féminine, classiqued fois / trois masculine, classiqueb feuillage / sillage féminine, classiquec pourprés / prés masculine, classiqued profonde / l'onde féminine, classiquee chant / main / chemin masculine, classiquef l'herbe / superbe féminine, classiqueg radieux / yeux masculine, classiqueh sourire / luire féminine, classiquei ciel / paternel masculine, classiqueb ivresses / tendresses féminine, classiquec baisers / dangers masculine, classiqued demeure / meilleure féminine, classiquee chacun / parfum masculine, classiquef prairies / draperies féminine, classiqueg chagrins / refrains masculine, classiquea pierre / paupière féminine, classiqueb l'horizon / maison masculine, classiquec naître / connaître féminine, classiqueb l'avenir / venir masculine, classiquec pleurait / vieillesse / sagesse féminine, classiqued ans / cuisants masculine, classiquee existence / persistance féminine, classiquef berceau / faisceau masculine, classiqueg d'épines / racines féminine, classiqueh fleuris / surpris masculine, classiquei neige / siège féminine, classiquej sentier / entier masculine, classiquek paille / taille féminine, classiqueb l'ormeau / hameau masculine, classiquea Saint-Eustache / cache féminine, classiquea voyageur / songeur masculine, classiquea m'abandonne / donne féminine, classiqueb cité / perplexité masculine, classiqueb père / pain / tempère féminine, classiqueb fait / bienfait masculine, classiquea entrailles / broussailles féminine, classiqueb vil / pain / il masculine, classiquec moque / j'invoque féminine, classiqued venger / étranger masculine, classiqueb obole / Vole féminine, classiquec paresseux / osseux masculine, classiqued face / place féminine, classiquee houx / courroux masculine, classiquea grossière / poussière féminine, classiqueb vieillard / brouillard masculine, classiqueb voile / étoile féminine, classiqueb l'obscurité / postérité masculine, classiquea marche / patriarche féminine, classiqueb d'autrefois / voix masculine, classiqueb verdure / froidure féminine, classiquec lambeaux / tombeaux masculine, classiqued plaintes / saintes féminine, classiquee bonheur / cœur masculine, classiquea course / source féminine, classiqueb ensoleillés / blés masculine, classiquec l'automne / couronne féminine, classiqued destin / matin masculine, classiquee monde / féconde féminine, classiquef sépulcre / voilà / là masculine, classiqueg acclame / trame féminine, classiqueh nous / genoux masculine, classiquei étrange / fange féminine, classiquej noirceur / chasseur masculine, classiquek inexorable / vénérable féminine, classiquel derniers / premiers masculine, classiquea parole / s'envole féminine, classiqueb où / dis / jadis masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

172 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Épis, MONTREAL, LA CIE J.-ALFRED GUAY - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1914· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources