Les Épis, 1914· Au champ de la foi
Un fléau
La maison est fermée.‖ Une maison bien vieille.La mousse la verdit‖ maintenant. Une treilleAccrochait autrefois‖ ses grappes au lambris ;Tout près on voit le four‖ qui n'est plus qu'un débris,Et le puits sans margelle‖ où la haute « brimbale »,En tirant l'eau, chantait‖ autant qu'une cigale.Des sillons gazonneux‖ creusent encor le sol ;Le jardin désolé‖ conserve un tournesol,Un seul, un peu sauvage,‖ et tout comme un vieux faune,Avec sa tête lourde‖ et sa couronne jaune.
Les blés mûrissaient tard.‖ Cependant les épisMettaient quelques fils d'or‖ dans leurs fauves tapis.La moisson serait bonne.‖ Enfin on pourrait vivre,Si les champs évitaient‖ la morsure du givre.Il s'éveillait encor‖ d'aimables floraisons,Dont le rustique arôme‖ enivrait les maisons.O doux parfums des prés‖ en fleurs ! ô tiède brise !Ombre des rameaux, chants‖ d'oiseaux que l'amour grise,Ce que vous étiez là,‖ vous l'êtes en tout lieu :Une aumône du ciel,‖ un sourire de Dieu.
A l'approche du soir,‖ un jour, dans les cieux calmesOù s'épanouissaient,‖ comme un faisceau de palmes,Les rayons du soleil,‖ un point se fit obscur.Quelque souffle jaloux,‖ en traversant l'azur,Avait peut-être éteint‖ un foyer de lumière…Bientôt le point devint‖ nuage. La fermière,Pour voir moins le danger,‖ ferma les contrevents.Craignant pour la moisson‖ le rude fouet des vents,Les hommes regardaient‖ la tache grandissante.Ils la virent soudain,‖ d'une lourde descente,Avec un grondement‖ comme celui des mers,Avec dans ses flancs noirs‖ des tons glauques et verts,S'abattre jusqu'au loin‖ dans les blés. Et sans nombreTomberaient les épis‖ sous cette vague sombre !…
Or, la cloche sonna‖ dans le petit clocher,Et vers la vieille église,‖ au pied du grand rocher,Une foule accourut‖ par la côte et la grève.On n'entendait qu'un mot‖ jeté d'une voix brève :— Les sauterelles !Donc, bien sûr, c’était la fin ;Elles détruiraient tout‖ et l'on mourrait de faim…Et le fleuve, où luisait‖ le toit blanc de l'église,Poussait de longs sanglots ;‖ et l'hirondelle griseDe son nid, sous l'auvent,‖ n'osait plus s'approcher…Et la cloche sonnait‖ dans le petit clocher.
Dentelle à son surplis‖ et frange à son étole,Le curé sortit. Longs,‖ et comme une auréole,Sur son front soucieux‖ luisaient ses cheveux blancs.Il feuilletait un livre‖ avec des doigts tremblants,Et disait au Seigneur‖ de ferventes prières.Devant lui, sur la route‖ ou le long des bruyères,Un vieux portait la croix,‖ notre saint étendard,Et derrière, un enfant,‖ l'orgueil dans le regard,Portait le bénitier‖ débordant d'eau bénite.Et les autres marchaient‖ deux à deux à sa suite,Songeant à ce que Dieu‖ pouvait leur reprocher…Et la cloche sonnait‖ dans le petit clocher.
Quant la procession,‖ suppliante cohorte,Passa chez Paul Murot,‖ Paul était à sa porte.Il salua la croix‖ mais ne la suivit pas.Il n'était pas dévot.‖ Il se disait tout basQue si le Tout-Puissant‖ chassait les sauterelles,Ses prières, à lui,‖ ne pouvaient rien sur elles,Et que ses champs de blé,‖ d'orge ou de sarrasin,Auraient le même sort‖ que les champs du voisin.
Ils se rendirent donc,‖ par la route champêtre,Dans les clos menacés.‖ Sûr de son Dieu, le prêtreFit pleuvoir, en chantant‖ les versets du psautier,Toutes les gouttes d'eau‖ du large bénitier.Au couchant le soleil‖ brillait. Sanglantes dagues,Ses rayons déchiraient‖ le sein neigeux des vagues ;Blanche, s'ouvrait au loin‖ la voile d'un nocher…Et la cloche sonnait‖ dans le petit clocher.
Alors on entendit‖ un étrange murmure ;On eût dit le frisson‖ d'une épaisse ramure,Quand souffle tout à coup‖ le frileux vent du Nord,Et les épis tremblaient‖ comme les joncs du bord,Quand le flot irrité‖ leur jette son écume.L'air pur se satura‖ d'une odeur de bitume.Quelque chose grouillait‖ partout dans les sillons,Et cela fit bientôt‖ de hideux tourbillonsQui roulaient tout autour,‖ masse glabre, effarée,Vers la grève où montait‖ l'implacable marée.Les insectes maudits,‖ dans un sinistre effort,S'éloignaient de nos champs‖ et volaient à la mort ;Ils entraient éperdus‖ dans les replis de l'onde,Et l'onde s'en couvrait‖ comme d'un voile immonde.
Le matin, dès l'aurore‖ et dès les premiers chants,De nombreux laboureurs‖ coururent à leurs champs.Tout fleurait bon. Et, pour‖ louer Dieu du prodige,Les épis s'inclinaient‖ humblement sur leur tige,Les oiseaux, tout joyeux,‖ paraissaient se chercher,Et la cloche sonnait‖ dans le petit clocher.
La maison est fermée.‖ Une maison bien vieille.La mousse la verdit‖ maintenant. Une treilleAccrochait, autrefois,‖ ses grappes au lambris.Tout près on voit le four‖ qui n'est plus qu'un débris,Et le puits sans margelle‖ où la haute « brimbale »,En tirant l'eau, chantait‖ autant qu'une cigale.Des sillons gazonneux‖ creusent encor le sol ;Le jardin désolé‖ conserve un tournesol,Un seul, un peu sauvage,‖ et tout comme un vieux faune,Avec sa tête lourde‖ et sa couronne jaune.Là jadis, Paul Murot‖ vivait. Dieu s'est vengé,Car le grain qu'on y sème‖ est encore mangé.
Versification
- Forme
- 10 distiquess (distiques)
- Rimes
- 52((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 10 distiquess
- Mots à la rime
- a vieille / treille féminine, classiqueb lambris / débris masculine, classiquec brimbale / cigale féminine, classiqued sol / tournesol masculine, classiquee faune / jaune féminine, classiquea épis / tapis masculine, classiqueb vivre / givre féminine, classiquec floraisons / maisons masculine, classiqued brise / grise féminine, classiquee lieu / Dieu masculine, classiquea calmes / palmes féminine, classiqueb obscur / l'azur masculine, classiquec lumière / fermière féminine, classiqued contrevents / vents masculine, classiquee grandissante / descente féminine, classiquef mers / verts masculine, classiqueg nombre / sombre féminine, classiquea clocher / rocher masculine, classiqueb grève / brève féminine, classiquec sauterelles / fin / faim masculine, classiqued l'église / grise féminine, classiquee s'approcher / clocher masculine, classiquea étole / auréole féminine, classiqueb blancs / tremblants masculine, classiquec prières / bruyères féminine, classiqued étendard / regard masculine, classiquee bénite / suite féminine, classiquef reprocher / clocher masculine, classiquea cohorte / porte féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquec sauterelles / elles féminine, classiqued sarrasin / voisin masculine, classiquea champêtre / prêtre féminine, classiqueb psautier / bénitier masculine, classiquec dagues / vagues féminine, classiqued nocher / clocher masculine, classiquea murmure / ramure féminine, classiqueb Nord / bord masculine, classiquec écume / bitume féminine, classiqued sillons / tourbillons masculine, classiquee effarée / marée féminine, classiquef effort / mort masculine, classiqueg l'onde / immonde féminine, classiquea chants / champs masculine, classiqueb prodige / tige féminine, classiquec chercher / clocher masculine, classiquef vengé / mangé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
105 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Épis, MONTREAL, LA CIE J.-ALFRED GUAY - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1914· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources