Une gerbe, 1879
1837
I Paix et guerre
La France n'avait pas‖ perdu tout le prestigeQui s'attachait à son drapeau ;La France n'avait pas,‖ dans un jour de vertige,Vendu, comme on vend un troupeau,Le peuple Canadien‖ à la riche Angleterre.Nous vivions dans une humble paix,Et, sur ces bords nouveaux,‖ notre destin prospère,Ne devait s'altérer jamais !
Nous ne demandions rien,‖ rien que cette justiceQue l'on doit même aux plus petits ;Nos cœurs étaient bien droits‖ et jamais l'artificeN'avait eu place en nos esprits.Fidèles, en ces temps,‖ aux conseils de nos pèresQui savaient bien vivre de peu,Nous promenions le soc‖ dans le sein de nos terresEn élevant nos cœurs vers Dieu.
Et, quand venait le temps‖ de la moisson féconde,Le temps de couper le blé mûr ;Quand les épis bruyants‖ se berçaient comme l'ondeSous les reflets d'un ciel d'azur,Chacun courait au champ,‖ dans l'heureuse famille,Et le gai couplet des chansonsSemblait, comme l'épi,‖ tomber sous la faucilleDes fillettes et des garçons.
Et l'on dansait alors‖ autour des blondes gerbes,Sous l'œil de la lune, au vallon ;Et bien des pieds gentils‖ foulaient les molles herbesAux gais accords du violon.Et les fronts, couronnés‖ ainsi qu'au temps antiqueDe bluets et de boutons d'or,Sous le fardeau pesant‖ d'aucun joug despotiqueNe s'étaient inclinés encor !
O jours heureux !‖ jours d'amour et de gloireOù mon pays‖ déroulait, sous les cieux,Ses étendards‖ que suivait la victoire,Jours de grandeur,‖ pour vous pleurer mes yeuxAuront, hélas !‖ d'intarissables larmes !Jour du combat‖ où les nobles aïeux,Trahis, mouraient‖ en embrassant leurs armes,Jour du combat,‖ que tu fus glorieux !
Mais le drapeau sacré‖ qui protégeait nos rives.Le drapeau blanc fleurdeliséFut souillé, fut trahi‖ par les lâches convivesD'un roi que l'âge avait uséBien moins que la débauche.‖ Et nous fûmes, ô crime !Et nous fûmes vendus, un jour,Nous peuple de héros,‖ nous nation sublime,Pour un impur baiser d'amour !
Le maître vint s'asseoir‖ avec sa morgue sombreA nos foyers hospitaliers.Et nos enfants tremblaient‖ quand ils voyaient son ombreSe dessiner sur les paliers.Il n'avait — en ce temps —‖ qu'un but, un but inique :Nous faire promptement périr,Nous les enfants du sol,‖ et dans cette AmériqueOù la liberté doit fleurir !
Il voulut balayer,‖ comme un grain de poussière,Le nom français de ce pays.Sa gloire le blessait‖ ainsi que la lumièreBlesse l'œil de l'oiseau des nuits.Il voulut effacer,‖ par des lois tyranniques,Le doux langage de nos sœurs ;Il voulut étouffer‖ les germes catholiquesSous la semence des erreurs !
Des hommes se sont dit,‖ dans leur haute sagesse :— « Désarmons nos maîtres jaloux :Ne versons pas le sang,‖ nous que la force oppresse,Et faisons taire le courroux… »Mais que peut le plus faible,‖ et que peut la justiceContre la raison du plus fort ?Courbe la tête, ô peuple,‖ et bois l'amer caliceAu fond duquel l'attend la mort !
Une voix retentit‖ pareille au glas funèbreQui sonne à l'heure de minuit.Jamais, sur notre rive,‖ une voix plus célèbreNe fit soudain autant de bruit.Son accent inspiré,‖ semblable à la bourrasqueQui soulève les océans,Fait au loin bouillonner‖ les esprits. Il démasqueSous nos pieds les gouffres béants !
Dans les murs des cités,‖ au milieu des campagnes,Retentit cette immense voix.Elle fait tressaillir‖ les échos des montagnes,Tressaillir le fleuve et les bois !Elle annonce partout‖ la fin de la souffranceAu prix du noble sang des preux.Elle fait naître au cœur‖ un rayon d'espéranceLe soir de ces jours ténébreux !
Entendez-vous, là-bas,‖ la bruyante fanfareEt le grondement du canon ?Entendez-vous, là-bas,‖ le coursier qui s'effareEt l'écho qui redit un nom,Un nom harmonieux‖ comme un chant de linotte,Comme le murmure de l'eau ?C'est le nom immortel‖ du plus grand patriote,L'immortel nom de Papineau !
Et le peuple s'émeut.‖ De bouillantes phalangesSurgissent dans les prés en fleurs ;Les femmes, au foyer‖ dont elles sont les anges,S'agenouillent toutes en pleurs ;Le drapeau d'Albion‖ tombe dans la poussière,Mais haut, dans la pourpre des cieux,De la révolte sainte‖ on voit l'humble bannièreOuvrir ses plis audacieux !
Et l'altière Albion,‖ rugissant de colère,Appelle à ces nouveaux combats,Nombreux comme les flots‖ de la grande rivière,Ses vieux et fidèles soldats.Ils viennent de partout,‖ et leur troupe alignéeComme un cercle de fer s'étend.Ils vont avec bonheur‖ broyer cette poignéeD'aventuriers qui les attend.
Mais, ciel ! où fuyez-vous‖ si vite et sans armure ?Soldats, qui vous a dépouillés ?Vos canons se sont tus‖ devant l'humble murmureDe nos vieux mousquets tout rouillés !Comme tombe, l'automne,‖ un bouquet de feuillageAu souffle des vents alizés,Votre arrogance tombe‖ en face du courageDe nos guerrier improvisés !
O champs de St. Denis !‖ ô vallons de St. Charle,Tressaillez de joie en ce jour !Tressaillez de plaisir,‖ vous dont l'histoire parleAvec orgueil, avec amour !Un jour, vous avez vu‖ la puissante AngleterreFaiblir devant vos bataillons,S'arrêter de stupeur,‖ sous l'effroi qui l'atterreReplier ses fiers pavillons !
Mais que peut le courage‖ auprès d'un nombre immense ?Il recule l'instant fatalEt c'est tout épuisé‖ par sa longue défense,Dans un combat trop inégal,Le héros, à son tour,‖ hélas ! chancelle et tombe,Mais son âme s'envole au cielEt son nom est béni.‖ L'espoir naît de sa tombe,Son souvenir est éternel !
Les guerriers d'Albion,‖ honteux de leur défaite,Plus irrités et plus nombreux,Reviennent de nouveau‖ pour tenter la conquêteDe ces hameaux peuplés de preux.Mais flans chaque demeure‖ on soutient bien le siège :Tous à mourir sont résignés ;Et plus d'un ennemi‖ vient d'un sang sacrilègeRougir nos sillons indignés.
Mais quel jeune guerrier,‖ par delà le grand fleuve,Combat toujours armé du fer ?Qu'importe que partout‖ une mitraille pleuveComme la grêle de l'hiver !Du temple du Seigneur‖ il fait sa forteresse,Et les assaillants, par monceaux,Sous ses coups vigoureux‖ viennent tomber sans cesseComme les épis sous la faulx.
Gloire à toi, ô Chénier,‖ le plus braves des braves,Digne d'un destin plus heureux !Gloire à toi ! Pour sauver‖ ton pays des entravesTu verses ton sang généreux !A tes amis tu dis‖ comment, frappés en face,Tu dis comment, frappés au cœur,Ils doivent, eux aussi,‖ suivre ta noble trace,Et savoir mourir pour l'honneur !
Comme un cœur maternel‖ que la douleur abreuveA la mort d'un enfant ;‖ comme une jeune veuveA la mort de l'époux,La Patrie est en pleurs.‖ Elle a voilé sa face,Et, dans un deuil profond,‖ un deuil que rien n'efface,Elle prie à genoux.
Sans armes et sans chef,‖ même sans discipline ;N'ayant pour se guider‖ que l'audace divineQui produit les hauts-faits,Les héros canadiens,‖ sur le champ de bataille,Ont bravé bien longtemps‖ l'infernale mitrailleDes bataillons anglais.
Ils sont tombés pourtant‖ ces patriotes braves !Mais leur mort a brisé‖ pour jamais nos entraves ?Et porte leur gloire en tout lieu !Écrasés par le nombre,‖ auprès de leurs victimes,Ils sont tombés enfin,‖ chantant les noms sublimesDe Patrie et de Dieu.
II L’échafaud
Bien sombre est l'horizon,‖ et des plaintes funèbresS'élèvent des forêts‖ au milieu des ténèbres,S'élèvent des flots noirs‖ et des rocs escarpés !L'oiseau ne chante pas‖ sur son nid de feuillage,Le vent ne berce plus‖ le roseau du rivage.L'on entend seulement‖ les sons entrecoupésDe la cloche d'airain‖ qui pleure dans l'espace ;On entend les sanglots‖ d'une femme qui passeAu pied des murs noircis‖ d'une haute prison…Bien sombre est l'horizon !
Femme, que cherches-tu‖ dès l'aube matinale !Et pourquoi ces soupirs‖ que ta jeune âme exhale ?Pourquoi, sur ton front pur,‖ ce voile de douleur ?Que dis-tu, par instant,‖ à l'enfant que tu pressesSur ton sein qui bondit ?‖ Et pourquoi cas caressesQui vous font tant de mal‖ que vous pleurez tous deux ?Es-tu, nouvelle Agar,‖ par ton époux chasséeLoin de l'humble demeure‖ où reste ta pensée ?Près de ce noir donjon‖ qui trouble la vertu,Femme, que cherches-tu ?
Quels sont ces spectres noirs‖ qui vont et qui reviennentPareils à des démons‖ que les sorciers retiennent,Au milieu de la nuit,‖ sur un impur autel ?Quelle est, collée au mur,‖ cette charpente sombreQui semble un long squelette‖ ouvrant ses bras dans l'ombrePour étreindre quelqu'un‖ dans un baiser mortel !Qui montent à pas lents‖ ces lugubres échelles ?O femme, tu pâlis,‖ tu trembles, tu chancelles !As-tu vu s'écrouler‖ tes suprêmes espoirs ?…Quels sont ces spectres noirs ?…
Qui donc va monter là !‖ Le jour perce la nue ;La charpente hideuse‖ apparaît toute nue…O ciel ! un échafaud !‖ O spectacle d'horreur !En face du soleil,‖ quelle pauvre victime ?Va venir expier‖ la grandeur de son crime ?O femme, je comprends‖ l'angoisse de ton cœur…Le soleil monte encore‖ et la foule s'avance.Insolente et cruelle,‖ en son impatienceElle crie au bourreau‖ qu'il faut finir cela…Qui donc va monter là ?
Victimes, avancez !‖ Bourreaux, faites vos tâches !Voyons donc au grand jour‖ quelles ignobles tachesSouillent le front de ces forçats.Victimes, avancez !‖… Ah ! voilez cette scène !Héros de mon pays,‖ quoi c'est vous que l'on traîneSur le gibet des scélérats ?
Que n'êtes-vous tombés,‖ au jour de la bataille,Au champ de Saint-Eustache,‖ au champ de Saint-Denis !Que n'êtes-vous tombés,‖ broyés par la mitrailleAvec vos compagnons bénis !
Mais, pour calmer un peu‖ cette haine enragéeQu'en son âme implacable‖ il gardait contre nous,Colborne voulait boire‖ une chaude gorgéeD'un sang dont il était jaloux,
Il fallait, pour autel,‖ une ignoble potence,Il fallait, pour témoin,‖ un ignoble troupeau,Pour victime il fallait‖ la divine innocenceA ce grand prêtre fait bourreau !
Comme si la terreur,‖ la honte et l'anathème,Qui font une couronne‖ à l'échafaud sanglant,Pouvaient graver aussi‖ leur stigmate au front mêmeDe celui qui meurt innocent ?
Défenseurs malheureux‖ d'une cause humble et sainte,Votre nom à jamais‖ sera glorifié !Maudits soit les tyrans !‖ Mourez ! mourez sans crainte,Le gibet est sanctifié.
Vous n'êtes plus, hélas !‖ mais de votre poussièreUn germe s'est levé‖ qui ne doit point périr.De vos tombes jaillit‖ un rayon de lumièreQui nous guide vers l'avenir.
Peuple, courbe ton front‖ et souffre sans rien dire ;Espère un temps meilleur,‖ pauvre persécuté.Tes défenseurs sont morts,‖ mais leur sanglant martyreVient d'enfanter la liberté
Versification
- Forme
- Huitains
- Rimes
- 18(ababcdcd) 2(ababcbcb) 4(aabccb) 3(aabccbddee) 4((aa)) 7(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (149 de 12, 86 de 8, 9 de 6, 8 de 10)· profil 6, 8, 4+6, 6+6
- Strophes
- 20 huitains, 7 quatrains, 4 sizains, 3 dizains, 1 distiques
- Mots à la rime
- a prestige / vertige féminine, classiqueb drapeau / troupeau masculine, classiquec Angleterre / prospère féminine, classiqued paix / jamais masculine, classiquea justice / l'artifice féminine, classiqueb petits / esprits masculine, classiquec pères / terres féminine, classiqued peu / Dieu masculine, classiquea féconde / l'onde féminine, classiqueb mûr / d'azur masculine, classiquec famille / faucille féminine, classiqued chansons / garçons masculine, classiquea gerbes / herbes féminine, classiqueb vallon / violon masculine, classiquec antique / despotique féminine, classiqued d'or / encor masculine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquec larmes / armes féminine, classiqued aïeux / glorieux masculine, classiquea rives / convives féminine, classiqueb fleurdelisé / usé masculine, classiquec crime / sublime féminine, classiqued jour / d'amour masculine, classiquea sombre / ombre féminine, classiqueb hospitaliers / paliers masculine, classiquec inique / Amérique féminine, classiqued périr / fleurir masculine, classiquea poussière / lumière féminine, classiqueb pays / nuits masculine, classiquec tyranniques / catholiques féminine, classiqued sœurs / erreurs masculine, classiquea sagesse / oppresse féminine, classiqueb jaloux / courroux masculine, classiquec justice / calice féminine, classiqued fort / mort masculine, classiquea funèbre / célèbre féminine, classiqueb minuit / bruit masculine, classiquec bourrasque / démasque féminine, classiqued océans / béants masculine, classiquea campagnes / montagnes féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec souffrance / d'espérance féminine, classiqued preux / ténébreux masculine, classiquea fanfare / s'effare féminine, classiqueb canon / nom masculine, classiquec linotte / patriote féminine, classiqued l'eau / Papineau masculine, classiquea phalanges / anges féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquec poussière / bannière féminine, classiqued cieux / audacieux masculine, classiquea colère / rivière féminine, classiqueb combats / soldats masculine, classiquec alignée / poignée féminine, classiqued s'étend / attend masculine, classiquea armure / murmure féminine, classiqueb dépouillés / rouillés masculine, classiquec feuillage / courage féminine, classiqued alizés / improvisés masculine, classiquea Charle / parle féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquec Angleterre / l'atterre féminine, classiqued bataillons / pavillons masculine, classiquea immense / défense féminine, classiqueb fatal / inégal masculine, classiquec tombe féminine, classiqued ciel / éternel masculine, classiquea défaite / conquête féminine, classiqueb nombreux / preux masculine, classiquec siège / sacrilège féminine, classiqued résignés / indignés masculine, classiquea fleuve / pleuve féminine, classiqueb fer / l'hiver masculine, classiquec forteresse / cesse féminine, classiqued monceaux / faulx masculine, classiquea braves / entraves féminine, classiqueb heureux / généreux masculine, classiquec face / trace féminine, classiqued cœur / l'honneur masculine, classiquea abreuve / veuve féminine, classiqueb l'époux / genoux masculine, classiquec face / n'efface féminine, classiquea discipline / divine féminine, classiqueb hauts-faits / anglais masculine, classiquec bataille / mitraille féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec victimes / sublimes féminine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb escarpés / entrecoupés masculine, classiquec feuillage / rivage féminine, classiqued l'espace / passe féminine, classiquee prison / l'horizon masculine, classiquea matinale / exhale féminine, classiqueb presses / caresses féminine, classiquec chassée / pensée féminine, classiqued vertu / cherches-tu masculine, classiquea reviennent / retiennent féminine, classiqueb autel / mortel masculine, classiquec sombre / l'ombre féminine, classiqued échelles / chancelles féminine, classiquee espoirs / noirs mixte, classiquea nue féminine, mixteb d'horreur / cœur masculine, classiquec victime / crime féminine, classiqued s'avance / impatience féminine, classiquee cela / là masculine, classiquea tâches / taches féminine, classiqueb forçats / scélérats masculine, classiquec scène / traîne féminine, classiqueb Saint-Denis / bénis masculine, classiquea enragée / gorgée féminine, classiqueb nous / jaloux masculine, classiquea potence / innocence féminine, classiqueb troupeau / bourreau masculine, classiquea l'anathème / même féminine, classiqueb sanglant / innocent masculine, classiquea sainte / crainte féminine, classiqueb glorifié / sanctifié masculine, classiqueb périr / l'avenir masculine, classiquea dire / martyre féminine, classiqueb persécuté / liberté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
252 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une gerbe, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1879· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources