Une gerbe, 1879
Adoration
Je t'adore, ô mon Dieu‖ t Du fond de ma misèreJ'ose élever vers toi,‖ vers toi qu'on dit sévère,Mes mains pleines d'iniquités.Mon front est prosterné‖ devant ta face sainte.Je reprendrai, Seigneur,‖ dans l'amour et la crainte,Les sentiers droits que j'ai quittés.
Je t'adore, ô mon Dieu,‖ quand les brises tiédiesFont chanter des forêts‖ les cimes reverdiesEt que les nids font leurs concerts ;Quand l'hiver se revêt‖ de son linceul de givre,Que l'aquilon mugit‖ comme un cornet de cuivreSur les chemins partout déserts !
Quand le soleil levant,‖ d'une brillante gerbeInonde ma fenêtre,‖ et que le lis superbeS'ouvre pour l'autel du saint-lieu ;Quand l'airain, vers la nuit,‖ de vallée en vallée,Pour louer ton saint nom,‖ sonne à toute volée,Je t'adore encore, ô mon Dieu !
Car c'est par toi, Seigneur,‖ que le soleil se lève,Que les veines des bois‖ sentent courir la sève,Que les fleurs étoilent les champs !Tu sais creuser un lit‖ à la sombre rivière,Tu jettes dans l'espace‖ ainsi qu'une poussière,Des flots d'astres étincelants !
Tu fais briller l'éclair,‖ tu fais gronder la foudre,Tu commandes aux vents‖ et lu réduits en poudreTout ce qu'élève un sot orgueil !Ta clémence est sans borne‖ et ta gloire, infinie !Ton pouvoir est loué,‖ ta sagesse est bénieDans le berceau, dans le cercueil !
Qui suis-je devant toi‖ pour l'offrir ma prière ?Un atome perdu‖ dans les flots de lumièreQue tu verses sur l'univers !Je ne suis qu'une feuille‖ au hasard emportée,Et qu'une goutte d'eau‖ par l'orage jetéeDans le gouffre profond des mers !
Qui suis-je moi, Seigneur,‖ pour t'appeler mon père ?Pour entendre ta voix‖ me dire : Enfant, espère ;Mon ange veillera sur toi ?Qui suis-je pour paraître‖ en ta sainte présence ?J'ai fait souvent le mal‖ sans craindre la puissance,Quand j'aurais de sécher d'effroi,
Que de jours j'ai passés‖ oublieux de ta gloire !De tes bienfaits, Seigneur,‖ j'ai perdu la mémoire :J'ai senti chanceler ma foi !J'ai douté de ta grâce‖ et ri de ta promesse !Je te voyais si grand‖ que, dans ma petitesse,J'ai dit : Dieu pense-t-il à moi ?
Et pourtant, sur mon front,‖ je ne sais pas quel signeMe dit que de ton ciel‖ je puis devenir digne,Et que mes yeux devront te voir.Un rayon merveilleux,‖ une éternelle flamme,Pour s'élancer vers toi,‖ s'échappent de mon âmeComme le fou de l'encensoir.
Non, l'homme tout entier‖ n'est pas pétri de boue !Une étincelle ardente‖ en son âme se joueComme une étoile en un ciel noir.C'est le foyer brûlant‖ qui fait luire le phare,C'est l'éclat, le parfum‖ dont l'humble fleur se pare,C'est la foi, l'amour ou l'espoir !
Quand le chêne orgueilleux‖ tombe dans la tempête,L'humble roseau, souvent,‖ relève encor la tête :Je me relèverai, Seigneur.Le remords a déjà‖ brisé mon cœur de marbre,Comme le ver caché‖ qui fait périr un arbreDont il vient de mordre le cœur.
Je t'adore, ô mon Dieu !‖ Que le fier incrédule,Sur son luth profané,‖ chaque jour ne moduleQue des refrains blasphémateurs,Je ne rougirai point‖ de mes saintes livrées ;Ta grâce émoussera‖ les flèches acéréesDe quelques sots persécuteurs.
Je t'adore, ô mon Dieu !‖ je te sers, ô mon maître !Je bénis ta bonté‖ de m'avoir donné l'être,Ne serait-ce que pour souffrir.Je chanterai ton nom‖ dans mon humble harmonie !Que m'importe le monde‖ et sa froide ironie ?Un jour le monde doit périr !
Mes jours sont peu nombreux :‖ laisse-moi, je t'en prie,O maître de la mort,‖ ô maître de la vie,Laisse-moi vivre encore un peu !Seule l'éternité‖ peut mesurer ton âge.Pendant que, dans le ciel,‖ l'ange te rend hommage,Moi je t'adore ici, mon Dieu !
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (56 de 12, 28 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a misère / sévère féminine, classiqueb d'iniquités / quittés masculine, classiquec sainte / crainte féminine, classiquea tiédies / reverdies féminine, classiqueb concerts / déserts masculine, classiquec givre / cuivre féminine, classiquea gerbe / superbe féminine, classiqueb saint-lieu / Dieu masculine, classiquec vallée / volée féminine, classiquea lève / sève féminine, classiqueb champs / étincelants masculine, classiquec rivière / poussière féminine, classiquea foudre / poudre féminine, classiqueb orgueil / cercueil masculine, classiquec infinie / bénie féminine, classiquea prière / lumière féminine, classiqueb l'univers / mers masculine, classiquec emportée / jetée féminine, classiquea père / espère féminine, classiqueb toi / d'effroi masculine, classiquec présence / puissance féminine, classiquea gloire / mémoire féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquec promesse / petitesse féminine, classiquea signe / digne féminine, classiqueb voir / l'encensoir masculine, classiquec flamme / âme féminine, classiquea boue / joue féminine, classiqueb noir / l'espoir masculine, classiquec phare / pare féminine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb Seigneur / cœur masculine, classiquec marbre / arbre féminine, classiquea incrédule / module féminine, classiqueb blasphémateurs / persécuteurs masculine, classiquec livrées / acérées féminine, classiquea maître / l'être féminine, classiqueb souffrir / périr masculine, classiquec harmonie / ironie féminine, classiquea prie / vie féminine, classiqueb peu / Dieu masculine, classiquec âge / hommage féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une gerbe, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1879· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources