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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Une gerbe, 1879

Le passé

Pamphile Le May· 18 huitains, alexandrins et octosyllabes, 144 vers

Avez-vous quelquefois,‖ dans un rêve suave,Reporté vos pensers‖ vers un âge lointain ?Avez-vous recueilli,‖ comme une riche épave,Un souvenir d'amour‖ qui revenait soudain ?Et vous souvenez-vous‖ de ces vagues tristessesQui passaient sur nos fronts‖ et flottaient dans nos yeux ?Et vous souvenez-vous‖ de ces belles promessesDe n'oublier jamais‖ quand nous serions bien vieux ?

Flotte devant mes yeux,‖ flotte encor, douce imageO douce image du passé !Flotte devant mes yeux‖ comme un brillant mirageAux yeux du voyageur lassé !Et qu'importe à mon cœur,‖ qu'importe le mensongeQui le berce et l'enivre ainsi ?La réalité même,‖ après tout, n'est qu'un songe,Puisqu'hélas ! elle passe aussi !

Arrêtons-nous un peu‖ dans notre folle course ;Asseyons-nous ensemble‖ au bord du vert sentier ;Remontons, en esprit,‖ nos jours jusqu'à leur source ;Évoquons le passé.‖ Notre cœur tout entier,Dites-le moi, vous tous,‖ est-il en nous encore ?Aux épines du doute,‖ aux baisers de l'amour,Aux étreintes du mal,‖ ah ! qui de nous l'ignore,Ne s'est-il pas brisé‖ depuis lors sans retour ?

Avez-vous repeuplé‖ la chambre solitaireOù se réunissait,‖ pour causer, chaque soir,Ainsi qu'au fond d'un nid‖ où plane le mystère,La famille joyeuse ?‖ Alors il fallait voir,Aux propos des enfants,‖ le front bruni du pèreS'éclairer tout à coup‖ de sublimes reflets ;Alors on faisait cercle‖ autour de la grand'mèrePour entendre, en tremblant,‖ parler de feux follets ?

Mais toujours nous allions‖ sur le torrent du monde ;Nous pensions que nos jours‖ n'auraient pas de déclin.Nous glissions, nous glissions‖ comme la nef sur l'ondeQuand souffle le vent frais‖ dans la voile de lin.A peine avons-nous pu‖ recueillir, au passage,Une fleur, ou les sons‖ d'une adorable voix ;Déjà nous sommes loin,‖ bien loin de ce rivageQue le pied voyageur‖ ne foule qu'une fois !

J'aime à me souvenir‖ des heures d'innocenceQue le ciel me donna‖ dans nos champs fortunés.Non, je ne cherche point‖ la bruyante existenceEt je meure d'ennui‖ dans nos murs calcinés.Et je ne chante plus.‖ J'ai suspendu ma lyreAux rameaux odorants‖ des pins de nos coteaux.Je redemande en vain‖ la muse qui m'inspire ;Elle ne m'entend plus,‖ mes chants ne sont point beaux !

Quand on revoit les lieux‖ où s'écoula l'enfance,Qu'on entend d'autrefois‖ les chants délicieux,On éprouve un regret,‖ on sent une souffrance,L'angoisse étreint le cœur,‖ les pleurs coulent des yeux ;Mais bientôt on oublie,‖ en un rêve sublime,Que les ans sont venus‖ et que l'on a vieilli.Le présent disparaît,‖ et, du fond de l'abîmeLe passé radieux‖ devant nous a jailli !

Moi je ressens alors‖ comme une sainte ivresse :Ma poitrine se gonfle‖ en doux et longs soupirs ;Je retrouve les ris‖ de l'heureuse jeunesse,Mon âme plus aimante‖ a de brûlants désirs.Je crois voir s'élever‖ un nuage d'arômesEt je me sens bercé‖ dans ses replis moelleux.Tout chante dans le ciel,‖ dans les bois, dans les chaumes,Tout chante dans mon cœur,‖ et je me crois heureux !

Je vois se dérouler,‖ à l'ombre des charmilles,Les sentiers où j'allais,‖ parfois, me recueillir ;Je vois passer encor‖ l'essaim des jeunes fillesPlus fraîches que les fleurs‖ qu'elles allaient cueillir ;J'entends, comme autrefois,‖ le gai babil du merle,Dans le grand peuplier,‖ devant notre maison ;Je vois, dans le pré vert,‖ luire comme une perle,La goutte de rosée‖ aux pointes du gazon.

J'écoute les piverts‖ en quête de chenilles,Frapper le bois de leurs becs durs ;Je vois mes compagnons,‖ armés de leurs faucilles,Courir gaiement vers les blés mûrs.Et pendant que je rêve‖ au bord de la fontaine,Parmi les blancs convolvulus,J'entends un faible écho‖ de la cloche lointaineQui nous annonce l'angélus.

Je vois venir du champ,‖ sous les feux de l'étoile,Les chariots remplis de foin.Les paysans, vêtus‖ de leurs blouses de toile,Dans le calme du soir, au loin,Font entendre, en guidant‖ leur pesant attelage,Des rires francs et des cris vifsQui redonnent la vie‖ au paisible villageEt hâtent les chevaux craintifs.

Je revois, à l'église,‖ un vieux et bon léviteQui nous apprend la loi de Dieu.Son aspect nous remplit‖ d'une crainte subiteQuand il entre dans le saint lieu.Il nous fait feuilleter‖ les plus sublimes pagesDu livre de l'humanité,Et nous rend, en un jour,‖ plus savants que les sagesDe la savante antiquité.

De ce côté je vois,‖ en allant vers l'école,A la fourche des deux chemins,Le cenellier noueux‖ qui forme une coupoleCouverte de beaux fruits carmins.Arbre compatissant‖ il me prêtait son ombre,Et son fruit tendre et sa chanson,Pendant qu'aux autres gars‖ le maître froid et sombreFaisait réciter la leçon.

Je revois, ô mon Dieu !‖ là-bas, à la lisièreDes bois que les feux ont noircis,L'endroit couvert de mousse,‖ au bord de la rivière,Où souvent je me suis assis,Rêvant à l'avenir‖ enveloppé de brumes,Rêvant à quelqu'amour béni,Et laissant mes pensers‖ voler comme des plumes,Je ne sais où, dans l'infini !

Dans les jours de chagrin‖ l'espérance est bien douce :On se plaît à dorer‖ le ciel de l'avenir.J'aime mieux le passé :‖ rien encore n'émousseLe plaisir que mon cœur‖ trouve à se souvenir.En s'éloignant de nous‖ les jours mauvais s'épurentEt déchirent souvent‖ leur voile de brouillard.Les brumes du matin‖ guère longtemps ne durent :Le soleil est plus chaud‖ quand il se montre tard.

Quand mon esprit ainsi‖ vole, vole en arrièreJusqu'aux jours de l'enfance,‖ au foyer des aïeux,A ces jours où mon front‖ imprégné de lumièreNe s'était incliné‖ que sous l'éclat des cieux,Je sens vibrer alors‖ les cordes de mon âmeComme un luth où jouerait‖ un veut mystérieux,Un souffle étrange passe‖ ainsi qu'un trait de flamme,Et je chante ou je pleure‖ en des refrains pieux.

O courses dans les prés‖ éclatants de verdure,Parmi les foins en fleurs,‖ sous des flots de soleilO courses dans les bois,‖ sous la sombre ramure,Au bord du fleuve immense‖ ou du ruisseau vermeil,Vous étiez tout mon bien,‖ vous faisiez mes délices !Je me sentais ému,‖ j'oubliais l'universDevant vous, douces fleurs‖ qui leviez vos calices,Comme un front calme et pur,‖ dans nos vallons déserts !

O les jours d'autrefois,‖ les premiers de la vie,Comme ils étaient sereins !‖ comme ils ont été courts !Et pourtant on jetait‖ alors un œil d'envieSur l'avenir obscur‖ qui s'avançait toujours !Et ceux qui se penchaient‖ sous le poids des années,Ceux qui touchaient déjà‖ le terme du chemin,Nous disaient, en partant,‖ que leurs courtes journéesN'avaient, leur semblait-il,‖ pas eu de lendemain !

Versification

Forme
18 huitains (huitains)
Rimes
17(ababcdcd) 1(ababcbcb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (120 de 12, 24 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
18 huitains
Mots à la rime
a suave / épave féminine, classiqueb lointain / soudain masculine, classiquec tristesses / promesses féminine, classiqued yeux / vieux masculine, classiquea image / mirage féminine, classiqueb passé / lassé masculine, classiquec mensonge / songe féminine, classiqued ainsi / aussi masculine, classiquea course / source féminine, classiqueb sentier / entier masculine, classiquec encore / l'ignore féminine, classiqued l'amour / retour masculine, classiquea solitaire / mystère féminine, classiqueb soir / voir masculine, classiquec père / grand'mère féminine, classiqued reflets / follets masculine, classiquea monde / l'onde féminine, classiqueb déclin / lin masculine, classiquec passage / rivage féminine, classiqued voix / fois masculine, classiquea d'innocence / existence féminine, classiqueb fortunés / calcinés masculine, classiquec lyre / m'inspire féminine, classiqued coteaux / beaux masculine, classiquea l'enfance / souffrance féminine, classiqueb délicieux / yeux masculine, classiquec sublime / l'abîme féminine, classiqued vieilli / jailli masculine, classiquea ivresse / jeunesse féminine, classiqueb soupirs / désirs masculine, classiquec d'arômes / chaumes féminine, classiqued moelleux / heureux masculine, classiquea charmilles / filles féminine, classiqueb recueillir / cueillir masculine, classiquec merle / perle féminine, classiqued maison / gazon masculine, classiquea chenilles / faucilles féminine, classiqueb durs / mûrs masculine, classiquec fontaine / lointaine féminine, classiqued convolvulus / l'angélus masculine, classiquea l'étoile / toile féminine, classiqueb foin / loin masculine, classiquec attelage / village féminine, classiqued vifs / craintifs masculine, classiquea lévite / subite féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classiquec pages / sages féminine, classiqued l'humanité / antiquité masculine, classiquea l'école / coupole féminine, classiqueb chemins / carmins masculine, classiquec ombre / sombre féminine, classiqued chanson / leçon masculine, classiquea lisière / rivière féminine, classiqueb noircis / assis masculine, classiquec brumes / plumes féminine, classiqued béni / l'infini masculine, classiquea douce / n'émousse féminine, classiqueb l'avenir / souvenir masculine, classiquec s'épurent / durent féminine, classiqued brouillard / tard masculine, classiquea arrière / lumière féminine, classiqueb aïeux / cieux masculine, classiquec âme / flamme féminine, classiqued mystérieux / pieux masculine, classiquea verdure / ramure féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquec délices / calices féminine, classiqued l'univers / déserts masculine, classiquea vie / d'envie féminine, classiqueb courts / toujours masculine, classiquec années / journées féminine, classiqued chemin / lendemain masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une gerbe, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1879· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources