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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Une gerbe, 1879

Le poète pauvre

Pamphile Le May· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 96 vers

Prends ce morceau de pain,‖ mais tu seras esclave ;Tu m'appartiens dès aujourd'hui !Les larmes couleront‖ de ta paupière caveEt partout te suivra l'ennui.Prends ce morceau de pain,‖ ô poète au front blême,Prends ! et dis adieu pour toujoursA cette liberté‖ qui fut ton bien suprême !Renonce à tes douces amours,Au ruisseau qui gazouille‖ à travers les vallées,Au blé qui dore le guéret,Aux nids qui dans le ciel‖ jettent leurs voix perlées,Aux ombrages de la forêt.

Comment ! hésites-tu ?‖ Vainement tu me braves,Le temps des rêves est passé.Quand on est indigent‖ a-t-on peur des entraves ?Seul, ici-bas, l'or entasséPeut conduire au bonheur.‖ Les talents, la scienceSont des biens qu'on ne compte pas.Le riche les supporte‖ avec impatience,S'il ne les brise sous ses pas.Courbe ton front marqué‖ du cachet du génieDevant l'orgueil du parvenu ;Souffre sans murmurer‖ la honte ou l'avanie,Passe avec le flot inconnu…

Prends ce morceau de pain,‖ ô poète, te dis-je,Pour assouvir ta pâle faim.Ah ! ton œil se dilate‖ et déjà le vertigeFait frémir ta débile main !Souviens-toi de ton père !‖ Il est vieux et sans forcePour travailler jusques au soir.Tu tenterais en vain,‖ sous ta rigide écorce,De me cacher ton désespoir.Prends ce morceau de pain,‖ et pour ta jeune femmeDont le chaste sein est tari,Et pour tes blonds enfants‖ qui te déchirent l'âmeDe leur prière et de leur cri !

Eh bien ! pour les sauver‖ tous ces êtres que j'aime,Oui, j'ai dépouillé ma fierté.Je ne m'appartiens pins,‖ je ne suis plus moi-mêmeEt j'ai vendu ma liberté !Le maître parle ; allons !‖ inclinons donc la têteEt laissons là les rêves d'or.Devant un plus puissant‖ je ne suis qu'une bêteEt mon esprit n'a plus d'essor.Le ciel est tout d'azur,‖ les vallons, pleins d'arômes,Les oiseaux chantent dans les airs,Les insectes luisants‖ babillent dans les chaumes,Les ruisseaux roulent des flots clairs ;

Poète, prends le joug,‖ car ces flots d'harmonie,Pauvre enfant, ne sont plus pour toi.Ferme ! ferme l'oreille‖ à cette voix bénieQui met la nature en émoi.Ici-bas tout s'achète.‖ Il n'est de jouissanceQue pour le riche, en vérité.Hommes, choses, tout est‖ soumis à sa puissance,Tout vient servir sa volonté !Pour lui s'ouvre la fleur‖ dont le parfum enivre ;Pour lui mûrissent les sillons ;Pour lui, durant l'hiver,‖ et la neige et le givreÉmoussent leurs froids aiguillons.

Et n'est-ce pas assez‖ de souffrir en silenceLes maux qui me viennent du ciel !Faut-il qu'à chaque instant,‖ dans leur froide insolence,Les hommes m'abreuvent de fiel ?Ah ! si j'avais pu naître‖ au milieu des richessesComme sont nés tant d'idiots,Si j'eusse eu pour berceau‖ les genoux des duchesses,Des dentelles à mes maillots,Je n'aurais pas aimé‖ d'amitié plus profondeLes êtres que j'aime aujourd'hui,Mais j'aurais vu comment‖ nous apparaît le mondeQuand on plane au-dessus de lui !

O règne du métal,‖ règne de la matièreDont se moquera l'avenir,Alors que nos neveux‖ sortiront de l'ornièreOù nous aimons à nous tenir,Triomphe de l'argent,‖ âge du servilisme,Siècle de l'or, je te maudis !Tu portes sur ton front‖ le sceau de l'égoïsme ;Tes yeux pervers sont alourdis ;Comme ces lourds oiseaux‖ qui sortent des décombresLorsque le soir est de retour,Tu promènes ton vol‖ dans les épaisses ombresPlutôt que dans l'éclat du jour !

O mes rêves aimés,‖ mes croyances chéries,O mes ivresses d'autrefois,Comme les papillons‖ des riantes prairiesVous avez à mes pauvres doigtsLaissé la poudre d'or‖ de vos brillantes ailes,Et vous vous êtes envolés,Envolés pour toujours‖ aux rives éternelles !Parfois mes regards désolésCherchent encore, au ciel,‖ la trace lumineuseQui devait rester après vous ;Mais je ne vois plus rien,‖ rien qu'une nuit affreuseQue je vais attendre à genoux !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
24[abab]
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (48 de 8, 48 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a esclave / cave féminine, classiqueb aujourd'hui / l'ennui masculine, classiquec blême / suprême féminine, classiqued toujours / amours masculine, classiquee vallées / perlées féminine, classiquef guéret / forêt masculine, classiquea braves / entraves féminine, classiqueb passé / entassé masculine, classiquec science / impatience féminine, classiqued pas masculine, classiquee génie / l'avanie féminine, classiquef parvenu / inconnu masculine, classiquea dis-je / vertige féminine, classiqueb faim / main masculine, classiquec force / écorce féminine, classiqued soir / désespoir masculine, classiquee femme / l'âme féminine, classiquef tari / cri masculine, classiquea j'aime / moi-même féminine, classiqueb fierté / liberté masculine, classiquec tête / bête féminine, classiqued d'or / d'essor masculine, classiquee d'arômes / chaumes féminine, classiquef airs / clairs masculine, classiquea d'harmonie / bénie féminine, classiqueb toi / émoi masculine, classiquec jouissance / puissance féminine, classiqued vérité / volonté masculine, classiquee enivre / givre féminine, classiquef sillons / aiguillons masculine, classiquea silence / insolence féminine, classiqueb ciel / fiel masculine, classiquec richesses / duchesses féminine, classiqued d'idiots / maillots masculine, classiquee profonde / monde féminine, classiquef aujourd'hui / lui masculine, classiquea matière / l'ornière féminine, classiqueb l'avenir / tenir masculine, classiquec servilisme / l'égoïsme féminine, classiqued maudis / alourdis masculine, classiquee décombres / ombres féminine, classiquef retour / jour masculine, classiquea chéries / prairies féminine, classiqueb d'autrefois / doigts masculine, classiquec ailes / éternelles féminine, classiqued envolés / désolés masculine, classiquee lumineuse / affreuse féminine, classiquef vous / genoux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une gerbe, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1879· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources