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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Une gerbe, 1879

Libera !

Pamphile Le May· distiques, alexandrins, 127 vers

J'étais, depuis longtemps,‖ las du bruit de la villeEt je voulus revoir‖ mon village tranquille,Les oiseaux des forêts‖ qui chantent leurs amoursEt les grands bœufs pensifs‖ qui ruminent toujours,Les épis balancés‖ sur leurs tiges égales,Et, dans le ciel de feu,‖ les stridentes cigales.J'ai toujours regretté‖ la paix de nos hameaux,La splendeur de nos bois,‖ l'air pur de nos coteaux.Je suis comme un captif‖ qu'un long ennui dévoreEt je rêve toujours‖ aux chaumes que j'adore.Je les revoyais donc‖ ces bords tant regrettés.Je marchais à pas lents,‖ cherchant, de tous côtés,Si du progrès nouveau‖ la baguette magiqueAvait des lieux aimés‖ changé l'aspect rustique.Les nuages flottaient‖ comme de grands ballons ;Les brouillards du matin‖ dormaient dans les vallons.Dans le calme des cieux,‖ soudain, les cloches saintesJetèrent à la fois‖ de douloureuses plaintes.Elles sonnaient des glas.‖ Puis le peuple éploréS'achemina sans bruit‖ vers le parvis sacré.

Ce matin-là l'oiseau,‖ sur la branche embaumée,Ne chanta pas gaîment‖ comme à l'accoutumée,Le soleil ne luit point‖ sur la nappe des eauxEt la bise gémit‖ en berçant les roseaux !

Alors je vis venir‖ à travers le village,De loin, sur le chemin‖ tout bordé de feuillage,Quatre jeunes garçons‖ qui portaient un cercueil.Ils marchaient lentement‖ dans leurs habits de deuil.Quatre filles suivaient,‖ jeunes, en robes blanches,Les yeux en pleurs, le front‖ couronné de pervenches.Un long voile de point,‖ tombant jusqu'à leurs piés,Dérobait à demi‖ leurs contours déliés.Sur la tombe un drap blanc‖ avec larges dentelles,Des couronnes de lis‖ et des fleurs d'immortelles ?Semblaient les ornements‖ qu'on prête avec bonheur,Les jours de grande fête,‖ à l'autel du Seigneur.La touchante amitié‖ de compagnes chériesAvait cueilli, la veille,‖ au milieu des prairies,Pour le tombeau sacré,‖ ces virginales fleurs.Je me sentais ému ;‖ mes yeux roulaient des pleurs ;Mon cœur était serré‖ par une amère angoisse,Et je prenais ma part‖ du deuil de la paroisse.

Dans le même moment‖ Houde courut à moi,Et, me serrant la main :— Tu l’aimais bien, je crois ?— Qui ?— Mais tu me comprends ; celle qu’en terre on porte ;Dulice.

— Que dis-tu ? Mon Dieu ! Dulice est morte ?…

Un nuage passa‖ devant mes yeux alors ;Une froide sueur‖ inonda tout mon corps,Et j'allai m'appuyer,‖ d'une marche indécise,A la croix qui s'élève‖ en face de l'église.Un doux rêve oublié‖ passa devant mes yeuxEt j'entendis longtemps‖ des accords merveilleux.Dans le calme du ciel‖ toujours les cloches saintesJetaient, en se berçant,‖ leurs douloureuses plaintes.Elle m'avait aimé.‖ Son jeune confesseurLui disait de bannir‖ tout amour de son cœur…Mais pourquoi réveiller‖ ces tristes souvenances ?Tout est fini pour nous,‖ amour comme espérances !Un souffle inexorable,‖ avant les jours d'étéA brisé cette fleur‖ dans toute sa beauté.

Elle voulut me fuir,‖ et, pour sauver son âmeFaire monter vers Dieu‖ sa sainte et vive flamme.Elle vint à Lévis,‖ demander au couventLa paix que, depuis lors,‖ cherchait son cœur fervent.Je la revis plus tard ;‖ trop tard !… D'amères larmesTombèrent lentement‖ de ses yeux pleins de charmesQuand elle me parla.‖ Comme elle j'ai pleuré…Ne te réveille plus,‖ souvenir adoré !

Le temple était en deuil,‖ les autels, sans paruresEt les tableaux, voilés‖ par de sombres tentures.Six grands cierges de cire‖ allumés à la foisBerçaient leur flamme pâle‖ au côté de la croix.Quand le prêtre eut offert‖ le divin sacrifice ;Quand du Christ il eut bu,‖ dans l'auguste calice,Le sang inestimable,‖ et que le saint Agneau,Pour nous, sur le calvaire‖ eut monté de nouveau,Un chant incomparable‖ éclata sous les voûtes.De l'orgue frémissant‖ les voix montèrent toutes,Dans un cri de pitié,‖ vers le juge des mort ».Le chœur psalmodia‖ de sublimes accords.C'était un chant d'espoir ;‖ c'était une prière ;C'était de la terreur ;‖ c'était, dans la poussière,La faible créature‖ implorant l'Éternel !C'était l'âme appelant,‖ en ce jour solennel,Pour désarmer le bras‖ de son juge suprême,Toutes les grandes voix‖ de ce monde qu'il aime !Des nuages d'encens‖ flottaient sous les arceaux ;Le catafalque noir‖ portait mille flambeaux.Le clocher répéta‖ ses lugubres volées,Et l'écho les redit‖ jusqu'au fond des vallées ;Jusqu'à saint Édouard,‖ jusqu'à saint CasimirOn entendit alors‖ nos trois cloches gémir ;Et le vent qui passa‖ dans les vieux sycomoresParut unir sa plainte‖ à ces plaintes sonores !

Libéra ! libéra !‖ pitié ! pitié ! Seigneur !Disaient toutes ces voix‖ dans leur grande douleur,Libéra ! libéra !‖ pitié ! pitié pour elle,Et ne la livre pas‖ à la mort éternelle !Ne la rejetez point,‖ Seigneur, loin de vos yeux,En ce jour redoutable‖ où la terre et les cieuxJusqu'en leurs fondements‖ frémiront d'épouvante,Quand du siècle apostat‖ qui s'insurge et se vanteDe ne pas croire un Vous,‖ Vous viendrez, ô mon Dieu,Juger l'amour impur‖ et l'orgueil par le feu !Et pendant que les clercs,‖ l'airain et l'orgue antiqueChantaient, dans leurs accords,‖ ce sublime cantique,Que le prêtre faisait,‖ pour bénir le tombeau,Du goupillon d'argent‖ pleuvoir les gouttes d'eau,Je pleurais à genoux,‖ dans un banc, en arrière.

Tout le peuple suivit‖ la tombe au cimetière.Je voulus suivre aussi ;‖ mais soudain du cercueilJe crus voir s'élever,‖ comme il passait le seuil,Une forme légère,‖ ondoyante, élancée.Par le rhythme pieux‖ elle était balancée,Se drapait noblement‖ dans son brillant linceulEt regardait l'endroit‖ où je me trouvais seul.Son front resplendissait‖ d'une vive lumière,Sa bouche souriait,‖ et pourtant sa paupièreRoulait encor des pleurs,‖ comme en ce triste jourOù nous nous séparions‖ sans espoir de retour !Elle parut monter‖ sur un rayon d'opale…Je tombai devant elle‖ à genoux sur la dalle.Quand je me relevai‖ le temple était désert,Un rayon de soleil‖ perçait le ciel couvert

Versification

Forme
Distiques
Rimes
62((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a ville / tranquille féminine, classiqueb amours / toujours masculine, classiquec égales / cigales féminine, classiqued hameaux / coteaux masculine, classiquee dévore / j'adore féminine, classiquef regrettés / côtés masculine, classiqueg magique / rustique féminine, classiqueh ballons / vallons masculine, classiquei saintes / plaintes féminine, classiquej éploré / sacré masculine, classiquea embaumée / l'accoutumée féminine, classiqueb eaux / roseaux masculine, classiquea village / feuillage féminine, classiqueb cercueil / deuil masculine, classiquec blanches / pervenches féminine, classiqued piés / déliés masculine, classiquee dentelles / d'immortelles féminine, classiquef bonheur / Seigneur masculine, classiqueg chéries / prairies féminine, classiqueh fleurs / pleurs masculine, classiquei angoisse / paroisse féminine, classiquea moi / main / crois masculine, non classiqueb Qui / porte / Dulice / morte féminine, classiquea alors / corps masculine, classiqueb indécise / l'église féminine, classiquec yeux / merveilleux masculine, classiquee confesseur / cœur masculine, classiquef souvenances / espérances féminine, classiqueg d'été / beauté masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb couvent / fervent masculine, classiquec larmes / charmes féminine, classiqued pleuré / adoré masculine, classiquea parures / tentures féminine, classiqueb fois / croix masculine, classiquec sacrifice / calice féminine, classiqued Agneau / nouveau masculine, classiquee voûtes / toutes féminine, classiquef mort / accords masculine, non classiqueg prière / poussière féminine, classiqueh l'Éternel / solennel masculine, classiquei suprême / aime féminine, classiquej arceaux / flambeaux masculine, classiquek volées / vallées féminine, classiquel Casimir / gémir masculine, classiquem sycomores / sonores féminine, classiquea Seigneur / douleur masculine, classiqueb elle / éternelle féminine, classiquec yeux / cieux masculine, classiqued d'épouvante / vante féminine, classiquee Dieu / feu masculine, classiquef antique / cantique féminine, classiqueg tombeau / d'eau masculine, classiqueh arrière / cimetière féminine, classiqueb cercueil / seuil masculine, classiquec élancée / balancée féminine, classiqued linceul / seul masculine, classiquee lumière / paupière féminine, classiquef jour / retour masculine, classiqueg d'opale / dalle féminine, classiqueh désert / couvert masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

127 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une gerbe, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1879· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources