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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Une gerbe, 1879

Réminiscences

Pamphile Le May· 20 sizains, alexandrins et octosyllabes, 120 vers

Passez devant mes yeux,‖ souvenirs que j'adore !Comme ces flots d'azur‖ qu'illumine l'aurore,Passez ! passez devant mes yeux !Comme au milieu des nuits‖ ces brillants météoresQui glissent dans le ciel‖ avec des bruits sonores,Passez, souvenirs radieux !

O jours de liberté !‖ jours d'amour et d'ivresseOù rien ne captivait‖ ma sauvage jeunesse,Je vous revois encor souvent,Comme, de temps en temps,‖ sur la vague en écumeLe rocher voit reluire,‖ au milieu de la brume,Les rayons du soleil levant !

Je le pleure toujours,‖ toit bâti par mes pères,Foyer religieux‖ où tant d'amours sincèresComblaient le cœur du troubadour !Et toujours je te pleure,‖ ô chambre, solitaireD'où mon regard pensif‖ sur le ciel et la terreFlottait doucement tour à tour !

Ah ! que de fois tout seul‖ j'ai marché sur la rive,Regardant à mes pieds‖ chaque vague plaintive,Écoutant le gai matelot !Que de fois en secret‖ j'ai tracé sur le sableUn adorable nom‖ que le flot implacableVenait effacer aussitôt !

Je regardais au ciel,‖ dans les longs soirs d'automne,Ces aspects merveilleux‖ qu'un soleil couchant donneAux œuvres sublimes de Dieu.Je regardais la nue‖ avec sa longue frangeFlotter, comme un navire‖ à la structure étrange,Dans un vaste océan de feu.

Je regardais jaunir‖ nos riches pâturages ;Je regardais nos bois,‖ sans feuilles, sans ramages,Partout s'endormir pour longtemps.Mais l'arbre reverdit‖ que le soleil caresse !Et pour l'homme qui touche‖ au seuil de la vieillesseIl n'est plus jamais de printemps !

Cascades qui sonnez‖ comme des cors de cuivre,Vieux pins qui tout l'hiver‖ vous drapez dans le givreComme, dans l'hermine, un grand roi,Solitaires sentiers,‖ bosquets pleins de mystères,Fontaines qui courez,‖ sous les fraîches fougères,Vous souvient-il encor de moi ?

Tu glissais dans les airs,‖ ô vive luciole,Tu glissais, chaque soir,‖ avec ton auréoleComme une étoile qui soudainDe la voûte des cieux‖ se serait détachée ;Souvent dans le gazon‖ tu te croyais cachéeMais ton éclat guidait ma main.

Fauvettes, laissez-vous‖ de minute en minute,Vos notes onduler‖ comme un doux son de flûteDans le silence de la nuit ?Vous, gentils écureuils,‖ avez-vous peur encoreD'une feuille qui tombe‖ au pied du sycomorePendant que vous rongez un fruit ?

Berce-toi, papillon,‖ sur ton aile de gaze,La rose ouvre pour toi‖ sa coupe de topaze,Pour toi les prés sont veloutés !Ah ! je voudrais aussi‖ parmi les fleurs sauvagesVoltiger, au hasard,‖ sur mes heureux rivages,Loin du tumulte des cités !…

O vous dont le berceau‖ fut en nos champs tranquilles,Pouvez-vous respirer‖ l'air empesté des villesSans regretter vos prés en fleurs ?Mes yeux de toutes parts‖ n'aperçoivent que l'homme :Dieu semble se cacher ;‖ c'est en vain qu'on le nomme,On ne voit pas bien ses splendeurs !

Je cherche un horizon‖ baigné dans la lumière,Et mes tristes regards‖ se heurtent à la pierreD'un mur qui tombe inachevé !Je demande aux zéphirs‖ mes arômes champêtres,Et la brise du soir‖ n'apporte à mes fenêtresQue la poussière du pavé !

Ah ! comment voulez-vous‖ que mon âme s'élève,Dans un transport d'amour,‖ vers ce Dieu qu'elle rêveEt que le désert lui montrait !Du livre où je lisais‖ la page s'est fermée !Et jamais je ne vois‖ qu'à travers la fuméeLe ciel d'azur qui m'inspirait !

Hélas ! qui me rendra‖ mon rustique village ?Qui me rendra mes bois‖ avec leur vert feuillageEt ma nacelle aux durs tolets ?Qui me rendra mes prés‖ couronnés de verdureEt le ruisseau qui suit‖ avec un doux murmureSon lit parsemé de galets ?

Qui me rendra le toit‖ où ma paisible enfance,Comme un rêve qu'on aime,‖ a vu, dans l'innocenceSi vite s'écouler ses jours ?Qui me rendra, Seigneur,‖ la pelouse fleurieEt les sentiers fanés‖ de la vaste prairieOù je rêvais à mes amours ?

Et mes amours, c'était‖ la vagabonde voile !C'était le flot profond !‖ c'était la vive étoileQui brille sous les pieds de Dieu !C'étaient l'arbre feuillu‖ que fouette la tempête,Et l'humble lis des champs‖ qui relevait sa têteQuand le soleil luisait un peu !

C'étaient le geai d'azur,‖ la grive à la voix douce,Le chardonneret d'or‖ qui recueillait la moussePour construire son petit nid !C'était le ciel du plomb‖ d'où la foudre s'élance !C'étaient ces lieux déserts‖ où règne le silence,Où l'écho du monde finit !

C'étaient les aboiements‖ des lointaines cascades,Les peupliers plantés‖ comme des colonnadesAutour des rustiques maisons !C'étaient près d'une source,‖ au bord d'une futaie,Le bruit sec, éclatant,‖ cadencé de la braie,Et les gais refrains des chansons !

C'étaient, quand le fermier‖ liait ses blondes gerbes,Les grillons éveillés‖ qui sautaient dans les herbesEt les bœufs qui rentraient au pas !C'était l'airain bénit‖ dont la voix solennelleM'appelait, le dimanche,‖ à la sainte chapelleOù la foule priait tout bas !

Passez devant mes yeux,‖ souvenirs que j'adore !Comme ces flots d'azur‖ qu'illumine l'aurore,Passez ! passez devant mes yeux !Comme au milieu des nuits‖ ces brillants météoresQui glissent dans le ciel‖ avec des bruits sonores,Passez, souvenirs radieux !

Versification

Forme
20 sizains (sizains)
Rimes
20(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (80 de 12, 40 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
20 sizains
Mots à la rime
a j'adore / l'aurore féminine, classiqueb yeux / radieux masculine, classiquec météores / sonores féminine, classiquea d'ivresse / jeunesse féminine, classiqueb souvent / levant masculine, classiquec écume / brume féminine, classiquea pères / sincères féminine, classiqueb troubadour / tour masculine, classiquec solitaire / terre féminine, classiquea rive / plaintive féminine, classiqueb matelot / aussitôt masculine, classiquec sable / implacable féminine, classiquea d'automne / donne féminine, classiqueb Dieu / feu masculine, classiquec frange / étrange féminine, classiquea pâturages / ramages féminine, classiqueb longtemps / printemps masculine, classiquec caresse / vieillesse féminine, classiquea cuivre / givre féminine, classiqueb roi / moi masculine, classiquec mystères / fougères féminine, classiquea luciole / auréole féminine, classiqueb soudain / main masculine, classiquec détachée / cachée féminine, classiquea minute / flûte féminine, classiqueb nuit / fruit masculine, classiquec encore / sycomore féminine, classiquea gaze / topaze féminine, classiqueb veloutés / cités masculine, classiquec sauvages / rivages féminine, classiquea tranquilles / villes féminine, classiqueb fleurs / splendeurs masculine, classiquec l'homme / nomme féminine, classiquea lumière / pierre féminine, classiqueb inachevé / pavé masculine, classiquec champêtres / fenêtres féminine, classiquea s'élève / rêve féminine, classiqueb montrait / m'inspirait masculine, classiquec fermée / fumée féminine, classiquea village / feuillage féminine, classiqueb tolets / galets masculine, classiquec verdure / murmure féminine, classiquea enfance / l'innocence féminine, classiqueb jours / amours masculine, classiquec fleurie / prairie féminine, classiquea voile / étoile féminine, classiqueb Dieu / peu masculine, classiquec tempête / tête féminine, classiquea douce / mousse féminine, classiqueb nid / finit masculine, classiquec s'élance / silence féminine, classiquea cascades / colonnades féminine, classiqueb maisons / chansons masculine, classiquec futaie / braie féminine, classiquea gerbes / herbes féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquec solennelle / chapelle féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une gerbe, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1879· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources