Une gerbe, 1879
Tentation
Oh ! quel amour profaneM'a soudain enivré !Je crois que je me damne !..Secourez-moi, Sainte-Anne,Sainte-Anne de Beaupré !
Depuis que je l'ai vue‖ auprès de la fontaineS'asseoir tout rêveuse, et,‖ sur la cime lointaineFixer son grand œil noir,J'ai là, devant les yeux,‖ je ne sais quel nuage,Mon cœur est agité‖ comme au léger feuillagePar la brise du soir.
Depuis que je l'ai vue,‖ à l'ombre du grand chêne,Orner coquettement‖ ses longs cheveux d'ébèneDe l'humble fleur des champs ;Depuis que je l'ai vue,‖ innocente et superbe,Dans le calme du soir,‖ s'agenouiller dans l'herbePour écouter les chants,
Les chants de la linotte‖ à la cime de l'arbre,Mon cœur indifférent,‖ que je croyais de marbre,S'est tout à coup fondu ;Et la nuit est en moi.‖ Le bonheur, la souffrance,L'amour et le remords,‖ la crainte et l'espérance,Tout semble confondu.
Oh ! quel amour profaneM'a soudain enivré !Je crois que je me damne…Secourez moi, Sainte-Anne,Sainte-Anne de Beaupré !
Depuis que je l'ai vue,‖ à l'ombre des vieux saules,Rejeter en tremblant‖ de ses blanches épaulesSon châle de satin,Pendant que les oiseaux,‖ au-dessus de sa tête,De plaisir et d'amour,‖ comme en un jour de fête,Modulaient leur refrain ;
Depuis que je l'ai vue,‖ à la moisson dernière.Demeurer tout un jour‖ sous les flots de lumière,Dans le champ de blé mûr,Glaner les blonds épis‖ oubliés sur la planche,Aux moissonneurs lassés‖ verser, de sa main blanche,Le cidre frais et pur ;
Depuis que je l'ai vue,‖ entre cent belles femmes,Dans la fièvre du bal,‖ sous les ardentes flammesDes lustres de vermeil,Au son des instruments‖ s'élancer en cadence,Comme, aux jours chauds de juin,‖ un papillon qui danseDans les feux du soleil.
Oh ! quel amour profaneM'a soudain enivré !Je crois que je me damne !…Secourez-moi, Sainte-Anne,Sainte-Anne de Beaupré !
Depuis que je l'ai vue,‖ un soir, à sa fenêtre,Regarder en pleurant‖ chaque étoile apparaîtreAu fond de l'Orient,Et serrer sur son cœur,‖ dans un transport fébrile,Elle pour qui l'hymen‖ est demeuré stérile,Un enfant souriant ;
Depuis que je l'ai vue‖ écrivant, solitaire,Sur la grève sonore,‖ à l'heure du mystère,Deux noms entrelacés,Et les traçant plus loin,‖ sur les sables arides,Quand le flot qui montait,‖ sous ses baisers humidesLes avait effacés,
Mon âme est une mer‖ que soulève la bise,Un torrent qui mugit,‖ une flamme qu'attiseUn souffle impétueux !Et je voudrais prier.‖ Le feu court dans mes veines ;Ma bouche balbutie,‖ et mes prières vainesNe montent plus aux cieux !
Oh ! quel amour profaneM'a soudain enivré !Je crois que je me damne !Secourez-moi, Sainte-Anne,Sainte-Anne de Beaupré !
Versification
- Forme
- Sizains
- Rimes
- 3{1(abaab) 3(aabccb)} 1(abaab)
- Mètre
- Hexasyllabes et alexandrins (38 de 6, 36 de 12)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 9 sizains, 4 quintils
- Mots à la rime
- a profane / damne / Sainte-Anne féminine, classiqueb enivré / Beaupré masculine, classiquea fontaine / lointaine féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquec nuage / feuillage féminine, classiquea chêne / d'ébène féminine, classiqueb champs / chants masculine, classiquec superbe / l'herbe féminine, classiquea l'arbre / marbre féminine, classiqueb fondu / confondu masculine, classiquec souffrance / l'espérance féminine, classiquea saules / épaules féminine, classiqueb satin / refrain masculine, classiquec tête / fête féminine, classiquea dernière / lumière féminine, classiqueb mûr / pur masculine, classiquec planche / blanche féminine, classiquea femmes / flammes féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquec cadence / danse féminine, classiquea fenêtre / apparaître féminine, classiqueb l'Orient / souriant masculine, classiquec fébrile / stérile féminine, classiquea solitaire / mystère féminine, classiqueb entrelacés / effacés masculine, classiquec arides / humides féminine, classiquea bise / qu'attise féminine, classiqueb impétueux / cieux masculine, classiquec veines / vaines féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une gerbe, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1879· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources