Poèmes antiques, 1852
Clytie
à Madame A De B…
1852.
Sentiers furtifs des bois,‖ sources aux frais rivages,Et vous, grottes de pampre‖ où glisse un jour vermeil ;Platanes, qui voyez,‖ sous vos épais feuillages,Les vierges de l'hybla‖ céder au doux sommeil ;
Ce dieu ne m'endort plus‖ dans vos calmes retraites,Quand midi rayonnant‖ brûle les lourds rameaux.Écoutez, ô forêts,‖ mes tristesses secrètes ;Versez votre silence‖ et l'oubli sur mes maux.
Mes jours ne coulent plus‖ au gré des heures douces.Moins clair était le flot‖ qui baigne les halliers,Dont l'écume d'argent,‖ parmi les vertes mousses,Abreuve les oiseaux‖ et les cerfs familiers.
Et mes yeux sont en pleurs,‖ et la muse infidèleA délaissé mon sein‖ d'un autre amour empli :Fuyez, jeunes chansons,‖ fuyez à tire d'aile ;Pour la joie et pour vous‖ mon cœur est plein d'oubli.
Parlez-moi de Clytie,‖ ô vallée, ô colline !Fontaine trop heureuse,‖ aux reflets azurés,N'as-tu pas sur tes bords,‖ où le roseau s'incline,De Clytie en chantant‖ baisé les pieds sacrés ?
Des monts siciliens‖ c'est la blanche immortelle !Compagnons d'Érycine,‖ ô cortège enchanté,Désirs aux ailes d'or,‖ emportez-moi vers elle :Elle a surpris mon cœur‖ par sa jeune beauté.
Corinthe et l'Ionie‖ et la divine AthènesSculpteraient son image‖ en un marbre éternel ;La trirème sacrée,‖ inclinant ses antennes,L'eût nommée Aphrodite‖ et l'eût placée au ciel.
Clytie a d'hyacinthe‖ orné ses tempes roses,Et sa robe est nouée‖ à son genou charmant ;Elle effleure en courant‖ l'herbe molle et les roses,Et le cruel Éros‖ se rit de mon tourment !
Ô nymphes des forêts,‖ ô filles de Cybèle,Quel dieu vous poursuivra‖ désormais de ses vœux ?Ô déesses, pleurez :‖ plus que vous elle est belle !Sur son col, à flots d'or,‖ coulent ses blonds cheveux.
Ses lèvres ont l'éclat‖ des jeunes aubépinesOù chantent les oiseaux‖ dans la rosée en pleurs ;Ses beaux yeux sont tout pleins‖ de ces clartés divinesQue l'urne du matin‖ verse aux buissons en fleurs !
Le rire éblouissant‖ rayonne sur sa joue,Une forme parfaite‖ arrondit ses bras nus ;Son épaule est de neige‖ et l'aurore s'y joue ;Des lis d'argent sont nés‖ sous ses pas ingénus.
Elle est grande, et semblable‖ aux fières chasseressesQui passent dans les bois‖ vers le déclin du jour ;Et le vent bienheureux‖ qui soulève ses tresses,S'y parfume aussitôt‖ de jeunesse et d'amour.
Les pasteurs attentifs,‖ au temps des gerbes mûres,Au seul bruit de sa voix‖ délaissent les moissons,Car l'abeille hybléenne‖ a de moins frais murmures,Que sa lèvre au matin‖ n'a de fraîches chansons.
Le lin chaste et flottant‖ qui ceint son corps d'albâtre,Plus qu'un voile du temple‖ est terrible à mes yeux :Si j'en touche les plis‖ mon cœur cesse de battre ;J'oublie en la voyant‖ la patrie et les dieux !
Éros, jeune immortel,‖ dont les flèches certainesFont une plaie au cœur‖ que nul ne peut fermer,Incline au moins son front‖ sur l'onde des fontaines :Oh ! Dis-lui qu'elle est belle‖ et qu'elle doit aimer !
Si rien ne peut fléchir‖ cette vierge cruelle,Ni le syrinx flatteur,‖ ni les dons amoureux,Ni mes longs pleurs versés‖ durant les nuits pour elle…Éros ! J'irai guérir‖ sur des bords plus heureux.
Non ! Je consumerai‖ ma jeunesse à lui plaire,Et chérissant le joug‖ où m'ont lié les dieux,J'irai bientôt l'attendre‖ à l'ombre tutélaireDe tes feuillages noirs,‖ Hadès mystérieux !
Sous les myrtes sacrés‖ s'uniront nos mains vaines ;Tu tomberas, Clytie,‖ en pleurant sur mon cœur…Mais la mort aura pris‖ le pur sang de nos veines,Et des jeunes baisers‖ la divine liqueur !
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a rivages / feuillages féminine, classiqueb vermeil / sommeil masculine, classiquea retraites / secrètes féminine, classiqueb rameaux / maux masculine, classiquea douces / mousses féminine, classiqueb halliers / familiers masculine, classiquea infidèle / d'aile féminine, classiqueb empli / d'oubli masculine, classiquea colline / s'incline féminine, classiqueb azurés / sacrés masculine, classiquea immortelle / elle féminine, classiqueb enchanté / beauté masculine, classiquea Athènes / antennes féminine, classiqueb éternel / ciel masculine, classiquea roses féminine, classiqueb charmant / tourment masculine, classiquea Cybèle / belle féminine, classiqueb vœux / cheveux masculine, classiquea aubépines / divines féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquea joue féminine, classiqueb nus / ingénus masculine, classiquea chasseresses / tresses féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquea mûres / murmures féminine, classiqueb moissons / chansons masculine, classiquea d'albâtre / battre féminine, classiqueb yeux / dieux masculine, classiquea certaines / fontaines féminine, classiqueb fermer / aimer masculine, classiquea cruelle / elle féminine, classiqueb amoureux / heureux masculine, classiquea plaire / tutélaire féminine, classiqueb dieux / mystérieux masculine, classiquea vaines / veines féminine, classiqueb cœur / liqueur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes antiques, Librairie Marc Ducloux, Éditeur, 1852· numérisation Biblio.tic· Sources