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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes antiques, 1852

Hylas

Charles-Marie Leconte de Lisle· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 80 vers

1846.

C'était l'heure où l'oiseau,‖ sous les vertes feuilléesRepose, où tout s'endort,‖ les dieux et les héros.Du tranquille sommeil‖ les ailes déployéesPâlissaient l'astre de Claros.

Sur la rive incliné,‖ le vaisseau de MinerveNe lavait plus sa proue‖ au sein des flots amers ;Et les guerriers d'Argo,‖ que la fatigue énerve,Songeaient sur le sable des mers.

Non loin, aux pieds du mont‖ où croît le pin sonore,Au creux de la vallée‖ inconnue aux mortels,Jeunes reines des eaux‖ que Cyanée honore,Poursuivant leurs jeux immortels ;

Molis et Nikhéa,‖ les belles hydriades,Dans la source natale‖ aux reflets de saphir,Folâtraient au doux bruit‖ des prochaines cascades,Loin de Borée et de Zéphir.

L'eau faisait ruisseler‖ sur leurs blanches épaulesLe trésor abondant‖ de leurs cheveux dorés,Comme au déclin du jour,‖ le feuillage des saulesS'épanche en rameaux éplorés.

Parfois, dans les roseaux,‖ jeunes enchanteresses,Sous l'avide regard‖ des amoureux Sylvains,De nacre et de corail,‖ enchâssés dans leurs tresses,Elles ornaient leurs fronts divins.

Tantôt, se défiant,‖ et d'un essor rapideTroublant le flot marbré‖ d'une écume d'argent,Elles ridaient l'azur‖ de leur palais limpideDe leur corps souple et diligent.

Sous l'onde étincelante‖ on sentait leur cœur battre,De leurs yeux jaillissait‖ une humide clarté ;Le plaisir rougissait‖ leur jeune sein d'albâtreEt caressait leur nudité.

Mais, voici, sous les feux‖ pourprés du crépuscule,Beau comme Endymion,‖ l'urne d'argile en main,Qu'Hylas aux blonds cheveux,‖ cher compagnon d'Hercule,Paraît au détour du chemin.

Nikhéa l'aperçoit :‖ — Ô ma sœur, vois, dit-elle,De son urne chargé,‖ ce bel adolescent ;N'est-ce point, revêtu‖ d'une grâce immortelle,De l'Olympe un dieu qui descend ?

Molis

Des cheveux ondoyants‖ où la brise soupireOrnent son col d'ivoire ;‖ ignorant du danger,Sur les fleurs et la mousse,‖ avec un doux sourire,Il approche d'un pied léger.

Nikhéa

Beau jeune homme, salut !‖ Sans doute une déesseEst ta mère. — Vénus‖ de ses dons t'a comblé.

Molis

Salut, bel étranger,‖ tout brillant de jeunesse !Heureux cet humble bord‖ d'être par toi foulé.

Nikhéa

Quel propice destin‖ t'a poussé sur nos rives,Quel soleil a doré‖ tes membres assouplis ?Viens, nous consolerons‖ tes tristesses naïves,Et nous te bercerons‖ sur nos genoux polis.

Molis

Reste, enfant ! Ne vas plus‖ sur les mers vagabondes :Éole outragerait‖ ta sereine blancheur.Viens, rouge de baisers,‖ dans nos grottes profondes,Puiser l'amour et la fraîcheur.

Mais Hylas, oubliant‖ son urne demi-pleine,Et penché sur la source‖ aux mortelles douceurs,Écoutait, attentif,‖ suspendant son haleine,Parler les invisibles sœurs.

Riant, il regardait‖ dans la claire fontaine…Soudain, par son cou blanc‖ deux bras l'ont attiré ;Il tombe, et murmurant‖ une plainte incertaine,Plonge sous le flot azuré.

Là, sur le sable d'or‖ et la perle argentéeMolis et Nikhéa‖ le couchent mollement,Mêlant à des baisers‖ sur leur lèvre agitéeLe doux nom de leur jeune amant.

Il s'éveille, il sourit,‖ et tout surpris encore,De la grotte nacrée‖ admirant le contour,Sur les fluides sœurs‖ que la grâce décore,Son œil s'arrête avec amour.

Adieu le toit natal‖ et la verte prairieOù, paissant les grands bœufs,‖ jeune et déjà pasteur,Pieux, il suspendait‖ la couronne fleurieÀ l'autel du dieu protecteur !

Adieu sa mère en pleurs‖ dont œil le suit sur l'onde,Et de qui le destin‖ à son sort est lié…Adieu le grand Hercule‖ et Kolkhos et le monde,Il aime et tout est oublié !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
20[abab]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (62 de 12, 18 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a feuillées / déployées féminine, classiqueb héros / Claros masculine, classiquea Minerve / énerve féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquea sonore / honore féminine, classiqueb mortels / immortels masculine, classiquea hydriades / cascades féminine, classiqueb saphir / Zéphir masculine, classiquea épaules / saules féminine, classiqueb dorés / éplorés masculine, classiquea enchanteresses / tresses féminine, classiqueb Sylvains / divins masculine, classiquea rapide / limpide féminine, classiqueb d'argent / diligent masculine, classiquea battre / d'albâtre féminine, classiqueb clarté / nudité masculine, classiquea crépuscule / d'Hercule féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea dit-elle / immortelle féminine, classiqueb adolescent / descend masculine, classiquea soupire / sourire féminine, classiqueb danger / léger masculine, classiquea déesse / jeunesse féminine, classiqueb comblé / foulé masculine, classiquea rives / naïves féminine, classiqueb assouplis / polis masculine, classiquea vagabondes / profondes féminine, classiqueb blancheur / fraîcheur masculine, classiquea demi-pleine / haleine féminine, classiqueb douceurs / sœurs masculine, classiquea fontaine / incertaine féminine, classiqueb attiré / azuré masculine, classiquea argentée / agitée féminine, classiqueb mollement / amant masculine, classiquea encore / décore féminine, classiqueb contour / amour masculine, classiquea prairie / fleurie féminine, classiqueb pasteur / protecteur masculine, classiquea l'onde / monde féminine, classiqueb lié / oublié masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes antiques, Librairie Marc Ducloux, Éditeur, 1852· numérisation Biblio.tic· Sources