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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes barbares, 1862

A l’Italie

Charles-Marie Leconte de Lisle· terza rima classique, alexandrins, 112 vers

C'est la marque et la loi‖ du monde périssableQue rien de grand n'assied,‖ avec tranquillité,Sur un faite éternel‖ sa fortune immuable.

Mais, homme ou nation,‖ nul n'est si haut portéOui ne puisse, au plus bas‖ des chutes magnanimes,Donner un mâle exemple‖ à la postérité.

Toi qui, du passé sombre‖ illuminant les cimes,Emportais l'âme humaine‖ en ton divin essor,O fille du soleil,‖ mère d'enfants sublimes !

Martyre au sein meurtri,‖ qui palpites encor,Toi qui tends vers des cieux‖ muets et sans mémoire,Dans un sanglot sans fin,‖ Muse, tes lèvres d'or !

Souviens-toi de ces jours‖ sacrés de ton histoireOù tu menais le chœur‖ des peuples inhumainsDe leur ombre sinistre‖ à ton midi de gloire ;

Où la vie ample et forte‖ emplissait tes chemins,Où tu faisais jaillir‖ de la terre sonoreD'éclatantes cités‖ écloses sous tes mains ;

Où le vieil Orient,‖ baigné par ton aurore,Comme ses rois anciens‖ au berceau de ton Dieu,Faisait fumer l'encens‖ à tes pieds qu'il adore ;

Où, le cœur débordant‖ de passions en feu,D'Hellas, morte à jamais,‖ tu consolais le monde ;Où tu courais, versant‖ ta lumière en tout lieu !

Oh ! comme tu nageais,‖ jeune, ardente et féconde,Dans ces flots immortels‖ chers à la volupté !Comme tu fleurissais‖ sur la neige de l'onde !

Les peuples abondaient‖ autour de ta beauté,Pleins d'amour, allumant‖ leur pensée à tes flammes,Emportant ton parfum‖ qui leur était resté !

Comme ils ont écouté‖ tes mille épithalames !Comme ils ont salué‖ ce long enfantement,Cet essaim glorieux‖ de magnifiques âmes !

Et comme tu disais‖ impérissablement,Sur des modes nouveaux,‖ à la terre charmée,T'élançant de l'Enfer‖ jusques au firmament,

Des forêts de la Gaule‖ aux sables d'idumée,Les Anges, les damnés‖ et les pieux combatsEt la tombe d'un Dieu‖ de tes chants embaumée !

Les siècles t'ont connue ;‖ ils ne t'oublîront pas !Depuis la sainte Hellas,‖ où donc est la rivaleQui marqua comme toi‖ l'empreinte de ses pas ?

Ah ! les destins t'ont fait‖ une part sans égale !Vois ! dix siècles durant,‖ des vieux soleils au tien,La nuit silencieuse‖ emplit tout l'intervalle !

Et des esprits sacrés‖ mystérieux lien,Colombe, tu portais‖ sur l'onde universelleLe rameau d'olivier‖ à l'univers ancien !

Qui donc a su tenir,‖ d'une puissance telle,Trempé dans le soleil,‖ ou plus proche des cieux,Le pinceau rayonnant‖ et la lyre immortelle ?

Abeille ! qui n'a bu‖ ton miel délicieux ?Reine ! qui n'a couvert‖ tes pieds d'artiste et d'ange,Dans un transport sacré,‖ de ses baisers pieux ?

Mais puisque sur ce globe‖ où tout s'écroule et change,Vivante, tu tombas‖ de ce faîte si beau,Est-ce un gémissement‖ qui lavera ta fange ?

Du jour où le Barbare,‖ éteignant ton flambeau,Ivre de ta beauté,‖ sourd à ton agonie,T'enferma dans l'opprobre‖ ainsi qu'en un tombeau,

Bercés aux longs accents‖ de ta plainte infinie,Les peuples se sont fait‖ un charme de tes pleurs,Tant ta misère auguste‖ est sœur de ton génie !

Tant tu leur as chanté,‖ dans tes belles douleurs,Le cantique éternel‖ des races flagellées,Tant l'épine à ton front‖ s'épanouit en fleurs !

Fais silence, Victime‖ aux hymnes désolées !Le silence convient‖ aux sublimes revers,Et l'angoisse terrible‖ a les lèvres scellées !

Farouche, le front pâle‖ et les yeux grands ouverts,Laisse se lamenter‖ les nations serviles ;Sois comme une épouvante‖ au sceptique univers !

Qu'il dise, contemplant‖ de loin tes mornes villes,Et tes temples muets,‖ et ton sol infécond,Et toi, tes longs cheveux‖ souillés de cendres viles :

— Elle couve son mal‖ en un repos profond ;Elle ne pleure plus‖ comme un troupeau d'esclaves ;Et le fouet siffle et mord,‖ et rien ne lui répond ! —

Mais plutôt, Italie !‖ ô nourrice des braves !Sous ce même soleil‖ qui féconda tes flancs,Ne gis plus, le cœur sombre‖ et les bras lourds d'entraves.

De tes plus nobles fils‖ les fantômes sanglantsAssiègent ton sommeil‖ d'impérissables haines,Et tu songes tout bas :‖ Les dieux vengeurs sont lents !

Les dieux vengeurs sont morts.‖ Sèche tes larmes vaines ;Ouvre le réservoir‖ des outrages soufferts,Verse les flots stagnants‖ qui dorment dans tes veines.

Hérisse de fureur‖ tes cheveux par les airs,Reprends l'ongle et la dent‖ de la louve du Tibre,Et pousse un cri suprême‖ en secouant tes fers.

Debout ! debout ! Agis !‖ Sois vivante, sois libre !Quoi ! l'oppresseur stupide‖ aux triomphants hourrasRespire encor ton air‖ qui parfume et qui vibre !

Tu t'es sentie infâme,‖ ô Vierge, entre ses bras !Il ronge ton beau front‖ de son impure écume,Et tu subis son crime,‖ et tu le subiras !

Ah ! par ton propre sang,‖ ton noble sang qui fume,Par tes siècles d'opprobre‖ et d'angoisses sans fin,Par tant de honte bue‖ avec tant d'amertume ;

Par pitié pour tes fils‖ suppliciés en vain,Par ta chair maculée‖ et ton âme avilie,Par respect pour l'histoire‖ et ton passé divin ;

Si tu ne peux revivre,‖ et si le ciel t'oublie,Donne à la liberté‖ ton suprême soupir :Lève-toi, lève-toi,‖ magnanime Italie !

C'est l'heure du combat,‖ c'est l'heure de mourir,Et de voir, au bûcher‖ de tes villes désertes,De ton dernier regard‖ la vengeance accourir !

Car peut-être qu'alors,‖ sourde aux plaintes inertes,Mais frappée en plein cœur‖ d'un cri mâle jeté,La France te viendra,‖ les deux ailes ouvertes,

Par la route de l'aigle‖ et de la Liberté !

Versification

Forme
Terza rima classique (terza rima)
Rimes
37(aba) b
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a périssable / immuable féminine, classiqueb tranquillité / porté / postérité masculine, classiqueb magnanimes / cimes / sublimes féminine, classiqueb essor / encor / d'or masculine, classiqueb mémoire / histoire / gloire féminine, classiqueb inhumains / chemins / mains masculine, classiqueb sonore / aurore / adore féminine, classiqueb Dieu / feu / lieu masculine, classiqueb monde / féconde / l'onde féminine, classiqueb volupté / beauté / resté masculine, classiqueb flammes / épithalames / âmes féminine, classiqueb enfantement / impérissablement / firmament masculine, classiqueb charmée / d'idumée / embaumée féminine, classiqueb combats / pas masculine, classiqueb rivale / égale / l'intervalle féminine, classiqueb tien / lien / ancien masculine, classiqueb universelle / telle / immortelle féminine, classiqueb cieux / délicieux / pieux masculine, classiqueb d'ange / change / fange féminine, classiqueb beau / flambeau / tombeau masculine, classiqueb agonie / infinie / génie féminine, classiqueb pleurs / douleurs / fleurs masculine, classiqueb flagellées / désolées / scellées féminine, classiqueb revers / ouverts / univers masculine, classiqueb serviles / villes / viles féminine, classiqueb infécond / profond / répond masculine, classiqueb d'esclaves / braves / d'entraves féminine, classiqueb flancs / sanglants / lents masculine, classiqueb haines / vaines / veines féminine, classiqueb soufferts / airs / fers masculine, classiqueb Tibre / libre / vibre féminine, classiqueb hourras / bras / subiras masculine, classiqueb écume / fume / d'amertume féminine, classiqueb fin / vain / divin masculine, classiqueb avilie / t'oublie / Italie féminine, classiqueb soupir / mourir / accourir masculine, classiqueb désertes / inertes / ouvertes féminine, classiqueb jeté / Liberté masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources