Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes barbares, 1862

La Fin de l’Homme

Charles-Marie Leconte de Lisle· 16 quintils, alexandrins, 80 vers

Voici. Qaïn errait‖ sur la face du monde.Dans la terre muette‖ Ève dormait, et Seth,Celui qui naquit tard,‖ en Hébron grandissait.Comme un arbre feuillu,‖ mais que le temps émonde,Adam, sous le fardeau‖ des siècles, languissait.

Or, ce n'était plus l'Homme‖ en sa gloire première,Tel qu'Iahvèh le fit‖ pour la félicité,Calme et puissant, vêtu‖ d'une mâle beauté,Chair neuve où l'âme vierge‖ éclatait en lumièreDevant la vision‖ de l'immortalité.

L'irréparable chute‖ et la misère et l'âgeAvaient courbé son dos,‖ rompu ses bras nerveux,Et sur sa tête basse‖ argenté ses cheveux.Tel était l'Homme, triste‖ et douloureuse imageDe cet Adam pareil‖ aux Esprits lumineux.

Depuis bien des étés,‖ bien des hivers arides,Assis au seuil de l'antre‖ et comme enseveliDans le silencieux‖ abîme de l'oubli,La neige et le soleil‖ multipliaient ses rides :L'ennui coupait son front‖ d'un immuable pli.

Parfois Seth lui disait :‖ — Fils du Très-Haut, mon père,Le cèdre creux est plein‖ du lait de nos troupeaux,Et dans l'antre j'ai fait‖ ton lit d'herbe et de peaux.Viens ! Le lion lui-même‖ a gagné son repaire. —Adam restait plongé‖ dans son morne repos.

Un soir, il se leva.‖ Le soleil et les ombresLuttaient à l'horizon‖ rayé d'ardents éclairs,Les feuillages géants‖ murmuraient dans les airs,Et les bêtes grondaient‖ aux solitudes sombres.Il gravit des coteaux‖ d'Hébron les rocs déserts.

Là, plus haut que les bruits‖ flottants de la nuit large,L'Hôte antique d'Éden,‖ sur la pierre couché,Vers le noir Orient‖ le regard attaché,Sentit des maux soufferts‖ croître la lourde charge :Ève, Abel et Qaïn,‖ et l'éternel péché !

Ève, l'inexprimable‖ amour de sa jeunesse,Par qui, hors cet amour,‖ tout changea sous le ciel !Et le farouche enfant,‖ chaud du sang fraternel !…L'Homme fit un grand cri‖ sous la nuée épaisse,Et désira mourir‖ comme Ève et comme Abel !

Il ouvrit les deux bras‖ vers l'immense étendueOù se leva le jour‖ lointain de son bonheur,Alors qu'il t'ignorait,‖ ô fruit empoisonneur !Et d'une voix puissante‖ au fond des cieux perdue,Depuis cent ans muet,‖ il dit : — Grâce, Seigneur !

Grâce ! J'ai tant souffert,‖ j'ai pleuré tant de larmes,Seigneur ! J'ai tant meurtri‖ mes pieds et mes genoux…Élohim ! Élohim !‖ de moi souvenez-vous !J'ai tant saigné de l'âme‖ et du corps sous vos armes,Que me voici bientôt‖ insensible à vos coups !

O jardin d'Iahvèh,‖ Éden, lieu de délices,Où sur l'herbe divine‖ Ève aimait à s'asseoir ;Toi qui jetais vers elle,‖ ô vivant encensoir,L'arôme vierge et frais‖ de tes milles calices,Quand le soleil nageait‖ dans la vapeur du soir !

Beaux lions qui dormiez,‖ innocents, sous les palmes,Aigles et passereaux‖ qui jouiez dans les bois,Fleuves sacrés, et vous,‖ Anges aux douces voix,Qui descendiez vers nous,‖ à travers les cieux calmes,Salut ! Je vous salue‖ une dernière fois !

Salut, ô noirs rochers,‖ cavernes où sommeilleDans l'immobile nuit‖ tout ce qui me fut cher…Hébron ! muet témoin‖ de mon exil amer,Lieu sinistre où, veillant‖ l'inexprimable veille,La femme a pleuré mort‖ le meilleur de sa chair !

Et maintenant, Seigneur,‖ vous par qui j'ai dû naître,Grâce ! Je me repens‖ du crime d'être né…Seigneur, je suis vaincu,‖ que je sois pardonné !Vous m'avez tant repris !‖ Achevez, ô mon Maître !Prenez aussi le jour‖ que vous m'avez donné. —

L'Homme ayant dit cela,‖ voici, par la nuée,Qu'un grand vent se leva‖ de tous les horizonsQui courba l'arbre altier‖ au niveau des gazons,Et, comme une poussière‖ au hasard secouée,Déracina les rocs‖ de la cime des monts.

Et sur le désert sombre,‖ et dans le noir espace,Un sanglot effroyable‖ et multiple courut,Chœur immense et sans fin,‖ disant : — Père, salut !Nous sommes ton péché,‖ ton supplice et ta race…Meurs, nous vivrons ! — Et l'Homme‖ épouvanté mourut.

Versification

Forme
16 quintils (quintils)
Rimes
16(abbab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
16 quintils
Mots à la rime
a monde / émonde féminine, classiqueb Seth / grandissait / languissait masculine, classiquea première / lumière féminine, classiqueb félicité / beauté / l'immortalité masculine, classiquea l'âge / image féminine, classiqueb nerveux / cheveux / lumineux masculine, classiquea arides / rides féminine, classiqueb enseveli / l'oubli / pli masculine, classiquea père / repaire féminine, classiqueb troupeaux / peaux / repos masculine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb éclairs / airs / déserts masculine, classiquea large / charge féminine, classiqueb couché / attaché / péché masculine, classiquea jeunesse / épaisse féminine, classiqueb ciel / fraternel / Abel masculine, classiquea étendue / perdue féminine, classiqueb bonheur / empoisonneur / Seigneur masculine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb genoux / souvenez-vous / coups masculine, classiquea délices / calices féminine, classiqueb s'asseoir / encensoir / soir masculine, classiquea palmes / calmes féminine, classiqueb bois / voix / fois masculine, classiquea sommeille / veille féminine, classiqueb cher / amer / chair masculine, classiquea naître / Maître féminine, classiqueb né / pardonné / donné masculine, classiquea nuée / secouée féminine, classiqueb horizons / gazons / monts masculine, classiquea espace / race féminine, classiqueb courut / salut / mourut masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources