Poèmes barbares, 1862
La Fontaine aux Lianes
Comme le flot des mers‖ ondulant vers les plages,O bois, vous déroulez,‖ pleins d'arôme et de nids,Dans l'air splendide et bleu,‖ vos houles de feuillages ;Vous êtes toujours vieux‖ et toujours rajeunis.
Le temps a respecté,‖ rois aux longues années,Vos grands fronts couronnés‖ de lianes d'argent ;Nul pied ne foulera‖ vos feuilles non fanées :Vous verrez passer l'homme‖ et le monde changeant.
Vous inclinez d'en haut,‖ au penchant des ravines,Vos rameaux lents et lourds‖ qu'ont brûlés les éclairs ;Qu'il est doux, le repos‖ de vos ombres divines,Aux soupirs de la brise,‖ aux chansons des flots clairs !
Le soleil de midi‖ fait palpiter vos sèves ;Vous siégez, revêtus‖ de sa pourpre, et sans voix ;Mais la nuit, épanchant‖ la rosée et les rêves,Apaise et fait chanter‖ les âmes et les bois.
Par delà les verdeurs‖ des zones maternellesOù vous poussez d'un jet‖ vos troncs inébranlés,Seules, plus près du ciel,‖ les neiges éternellesCouvrent de leurs plis blancs‖ les pics immaculés.
O bois natals, j'errais‖ sous vos larges ramures ;L'aube aux flancs noirs des monts‖ marchait d'un pied vermeilLa mer avec lenteur‖ éveillait ses murmures,Et de tout œil vivant‖ fuyait le doux sommeil.
Au bord des nids, ouvrant‖ ses ailes longtemps closes,L'oiseau disait le jour‖ avec un chant plus fraisQue la source agitant‖ les verts buissons de roses,Que le rire amoureux‖ du vent dans les forêts.
Les abeilles sortaient‖ des ruches naturellesEt par essaims vibraient‖ au soleil matinal ;Et, livrant le trésor‖ de leurs corolles frêles,Chaque fleur répandait‖ sa goutte de cristal.
Et le ciel descendait‖ dans les claires roséesDont la montagne bleue‖ au loin étincelait ;Un mol encens fumait‖ des plantes arroséesVers la sainte nature‖ à qui mon cœur parlait.
Au fond des bois baignés‖ d'une vapeur céleste,Il était une eau vive‖ où rien ne remuait ;Quelques joncs verts, gardiens‖ de la fontaine agreste,S'y penchaient au hasard‖ en un groupe muet.
Les larges nénuphars,‖ les lianes errantes,Blancs archipels, flottaient‖ enlacés sur les eaux,Et dans leurs profondeurs‖ vives et transparentesBrillait un autre ciel‖ où nageaient les oiseaux.
O fraîcheur des forêts,‖ sérénité première,O vents qui caressiez‖ les feuillages chanteurs,Fontaine aux flots heureux‖ où jouait la lumière,Éden épanoui‖ sur les vertes hauteurs !
Salut, ô douce paix,‖ et vous, pures haleines,Et vous qui descendiez‖ du ciel et des rameaux,Repos du cœur, oubli‖ de la joie et des peines !Salut ! ô sanctuaire‖ interdit à nos maux !
Et, sous le dôme épais‖ de la forêt profonde,Aux réduits du lac bleu‖ dans les bois épanché,Dormait, enveloppé‖ du suaire de l'onde,Un mort, les yeux au ciel,‖ sur le sable couché.
Il ne sommeillait pas,‖ calme comme Ophélie,Et souriant comme elle,‖ et les bras sur le sein ;Il était de ces morts‖ que bientôt on oublie ;Pâle et triste, il songeait‖ au fond du clair bassin.
La tête au dur regard‖ reposait sur la pierre ;Aux replis de la joue‖ où le sable brillait,On eût dit que des pleurs‖ tombaient de la paupièreEt que le cœur encor‖ par instants tressaillait.
Sur les lèvres errait‖ la sombre inquiétude.Immobile, attentif,‖ il semblait écouterSi quelque pas humain,‖ troublant la solitude,De son suprême asile‖ allait le rejeter.
Jeune homme, qui choisis‖ pour ta couche azuréeLa fontaine des bois‖ aux flots silencieux,Nul ne sait la liqueur‖ qui te fut mesuréeAu calice éternel‖ des esprits soucieux.
De quelles passions‖ ta jeunesse assaillieVint-elle ici chercher‖ le repos dans la mort ?Ton âme à son départ‖ ne fut pas recueillie,Et la vie a laissé‖ sur ton front un remord.
Pourquoi jusqu'au tombeau‖ cette tristesse amère ?Ce cœur s'est-il brisé‖ pour avoir trop aimé ?La blanche illusion,‖ l'espérance éphémèreEn s'envolant au ciel‖ l'ont-elles vu fermé ?
Tu n'es pas né sans doute‖ au bord des mers dorées,Et tu n'as pas grandi‖ sous les divins palmiers ;Mais l'avare soleil‖ des lointaines contréesN'a pas mûri la fleur‖ de tes songes premiers.
A l'heure où de ton sein‖ la flamme fut ravie,O jeune homme qui vins‖ dormir en ces beaux lieux,Une image divine‖ et toujours poursuivie,Un ciel mélancolique‖ ont passé dans tes yeux.
Si ton âme ici-bas‖ n'a point brisé sa chaîne,Si la source au flot pur‖ n'a point lavé tes pleurs,Si tu ne peux partir‖ pour l'étoile prochaine,Reste, épuise la vie‖ et tes chères douleurs !
Puis, ô pâle étranger,‖ dans ta fosse bleuâtre,Libre des maux soufferts‖ et d'une ombre voilé,Que la nature au moins‖ ne te soit point marâtre !Repose entre ses bras,‖ paisible et consolé.
Tel je songeais. Les bois,‖ sous leur ombre odorante,Épanchant un concert‖ que rien ne peut tarir,Sans m'écouter, berçaient‖ leur gloire indifférente,Ignorant que l'on souffre‖ et qu'on puisse en mourir.
La fontaine limpide,‖ en sa splendeur native,Réfléchissait toujours‖ les cieux de flamme emplis,Et sur ce triste front‖ nulle haleine plaintiveDe flots riants et purs‖ ne vint rider les plis.
Sur les blancs nénuphars‖ l'oiseau ployant ses ailesBuvait de son bec rose‖ en ce bassin charmant,Et, sans penser aux morts,‖ tout couvert d'étincelles,Volait sécher sa plume‖ au tiède firmament.
La nature se rit‖ des souffrances humaines ;Ne contemplant jamais‖ que sa propre grandeur,Elle dispense à tous‖ ses forces souverainesEt garde pour sa part‖ le calme et la splendeur.
Versification
- Forme
- 28 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 28(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 28 quatrains
- Mots à la rime
- a plages / feuillages féminine, classiqueb nids / rajeunis masculine, classiquea années / fanées féminine, classiqueb d'argent / changeant masculine, classiquea ravines / divines féminine, classiqueb éclairs / clairs masculine, classiquea sèves / rêves féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea maternelles / éternelles féminine, classiqueb inébranlés / immaculés masculine, classiquea ramures / murmures féminine, classiqueb vermeil / sommeil masculine, classiquea closes / roses féminine, classiqueb frais / forêts masculine, classiquea naturelles / frêles féminine, classiqueb matinal / cristal masculine, classiquea rosées / arrosées féminine, classiqueb étincelait / parlait masculine, classiquea céleste / agreste féminine, classiqueb remuait / muet masculine, classiquea errantes / transparentes féminine, classiqueb eaux / oiseaux masculine, classiquea première / lumière féminine, classiqueb chanteurs / hauteurs masculine, classiquea haleines / peines féminine, classiqueb rameaux / maux masculine, classiquea profonde / l'onde féminine, classiqueb épanché / couché masculine, classiquea Ophélie / oublie féminine, classiqueb sein / bassin masculine, classiquea pierre / paupière féminine, classiqueb brillait / tressaillait masculine, classiquea inquiétude / solitude féminine, classiqueb écouter / rejeter masculine, classiquea azurée / mesurée féminine, classiqueb silencieux / soucieux masculine, classiquea assaillie / recueillie féminine, classiqueb mort / remord masculine, classiquea amère / éphémère féminine, classiqueb aimé / fermé masculine, classiquea dorées / contrées féminine, classiqueb palmiers / premiers masculine, classiquea ravie / poursuivie féminine, classiqueb lieux / yeux masculine, classiquea chaîne / prochaine féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea bleuâtre / marâtre féminine, classiqueb voilé / consolé masculine, classiquea odorante / indifférente féminine, classiqueb tarir / mourir masculine, classiquea native / plaintive féminine, classiqueb emplis / plis masculine, classiquea ailes / d'étincelles féminine, classiqueb charmant / firmament masculine, classiquea humaines / souveraines féminine, classiqueb grandeur / splendeur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources