Poèmes barbares, 1862
Ultra cœlos
Autrefois, quand l'essaim‖ fougueux des premiers rêvesSortait en tourbillons‖ de mon cœur transporté ;Quand je restais couché‖ sur le sable des grèves,La face vers le ciel‖ et vers la liberté ;
Quand, chargé du parfum‖ des hautes solitudes,Le vent frais de la nuit‖ passait dans l'air dormant,Tandis qu'avec lenteur,‖ versant ses flots moins rudes,La mer calme grondait‖ mélancoliquement ;
Quand les astres muets,‖ entrelaçant leurs flammes,Et toujours jaillissant‖ de l'espace sans fin,Comme une grêle d'or‖ pétillaient sur les lamesOu remontaient nager‖ dans l'océan divin ;
Incliné sur le gouffre‖ inconnu de la vie,Palpitant : de terreur‖ joyeuse et de désir,Quand j'embrassais dans une‖ irrésistible envieL'ombre de tous les biens‖ que je n'ai pu saisir ;
O nuits du ciel natal,‖ parfums des vertes cimes,Noirs feuillages emplis‖ d'un vague et long soupir,Et vous, mondes, brûlant‖ dans vos steppes sublimes,Et vous, flots qui chantiez,‖ près de vous assoupir !
Ravissements des sens,‖ vertiges magnétiquesOù l'on roule sans peur,‖ sans pensée et sans voix !Inertes voluptés‖ des ascètes antiquesAssis, les yeux ouverts,‖ cent ans, au fond des bois !
Nature ! Immensité‖ si tranquille et si belle,Majestueux abîme‖ où dort l'oubli sacré,Que ne me plongeais-tu‖ dans ta paix immortelle,Quand je n'avais encor‖ ni souffert ni pleuré ?
Laissant ce corps d'une heure‖ errer à l'aventure,Par le torrent banal‖ de la foule emporté,Que n'en détachais-tu‖ l'âme en fleur, ô Nature,Pour l'absorber dans ton‖ impassible beauté ?
Je n'aurais pas senti‖ le poids des ans funèbres ;Ni sombre, ni joyeux,‖ ni vainqueur, ni vaincu,J'aurais passé par la‖ lumière et les ténèbres,Aveugle comme un Dieu :‖ je n'aurais pas vécu !
Mais, ô Nature, hélas !‖ ce n'est point toi qu'on aime ;Tu ne fais point couler‖ nos pleurs et notre sang,Tu n'entends point nos cris‖ d'amour ou d'anathème,Tu ne recules point‖ en nous éblouissant !
Ta coupe toujours pleine‖ est trop près de nos lèvres ;C'est le calice amer‖ du désir qu'il nous faut !C'est le clairon fatal‖ qui sonne dans nos fièvres :Debout ! Marchez, courez,‖ volez, plus loin, plus haut !
Ne vous arrêtez pas,‖ ô larves vagabondes !Tourbillonnez sans cesse,‖ innombrables essaims !Pieds sanglants, gravissez‖ les degrés d'or des mondesO cœurs pleins de sanglots,‖ battez en d'autres seins !
Non ! Ce n'était point toi,‖ solitude infinie,Dont j'écoutais jadis‖ l'ineffable concert ;C'était lui qui fouettait‖ de son âpre harmonieL'enfant songeur couché‖ sur le sable désert.
C'est lui qui dans mon cœur‖ éclate et vibre encoreComme un appel guerrier‖ pour un combat nouveau.Va ! nous t'obéirons,‖ voix profonde et sonore,Par qui l'âme, d'un bond,‖ brise le noir tombeau !
A de lointains soleils‖ allons montrer nos chaînes,Allons combattre encor,‖ penser, aimer, souffrir ;Et, savourant l'horreur‖ des tortures humaines,Vivons, puisqu'on ne peut‖ oublier ni mourir !
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a rêves / grèves féminine, classiqueb transporté / liberté masculine, classiquea solitudes / rudes féminine, classiqueb dormant / mélancoliquement masculine, classiquea flammes / lames féminine, classiqueb fin / divin masculine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb désir / saisir masculine, classiquea cimes / sublimes féminine, classiqueb soupir / assoupir masculine, classiquea magnétiques / antiques féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea belle / immortelle féminine, classiqueb sacré / pleuré masculine, classiquea l'aventure / Nature féminine, classiqueb emporté / beauté masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb vaincu / vécu masculine, classiquea aime / d'anathème féminine, classiqueb sang / éblouissant masculine, non classiquea lèvres / fièvres féminine, classiqueb faut / haut masculine, classiquea vagabondes / mondes féminine, classiqueb essaims / seins masculine, classiquea infinie / harmonie féminine, classiqueb concert / désert masculine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb nouveau / tombeau masculine, classiquea chaînes / humaines féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources