Poèmes tragiques, 1884
Le Lévrier de Magnus II
Un chevalier Croisé,‖ vers l'orient de Tarse,Pousse un cheval plaqué‖ de bardes de métal,Qui souffle en s'éventant‖ avec sa queue éparse.
Sans guide ou compagnon,‖ loin du pays natal,L'aventurier, tenace‖ et résolu dans l'âme,S'en va par le désert‖ à tous les siens fatal.
Le ciel en fusion‖ verse sa morne flammeSur les longs sables roux‖ qu'il inonde et qu'il mord,Mer stérile, sans fin,‖ sans murmure et sans lame.
L'immobile soleil‖ emplit l'espace mort,Et fait se dilater,‖ telle qu'une buée,L'impalpable poussière‖ où l'horizon s'endort.
Nulle forme, nul bruit.‖ Toute ombre refluéeS'est enfuie au delà‖ de l'orbe illimité :La solitude est vide,‖ et vide la nuée.
Ce Chevalier de la‖ Croix rouge est seul restéDes guerriers qu'abritait‖ sous sa large bannièreL'Empereur qui dompta‖ le Lombard révolté.
Or, César a donné‖ sa bataille dernière ;Le grand Germain, faucheur‖ des générations,Un soir, a disparu‖ dans l'antique rivière.
Sa gloire, sa puissance‖ et ses ambitionsGisent lugubrement‖ sous cette eau glacialeQui recèle à jamais‖ le Roi des nations.
On n'a point retrouvé‖ sa chair impériale ;Et ses margraves, loin‖ du sinistre Orient,Pleins de hâte, ont mené‖ leur fuite déloyale.
Quelques-uns, d'un rang moindre‖ et d'un cœur plus croyant,Devant Ptolémaïs,‖ qu'ils nomment Saint-Jean d'Acre,Ont joint Plantagenet,‖ l'Angevin effrayant.
Le Roi fauve a pris Chypre‖ au vol de sa polacre,Et, frayant son chemin‖ vers les Murs bienheureux,Traque, là-bas, les Turks‖ qu'il assiège et massacre.
Pour Magnus, dédaignant‖ le retour désastreuxOu le Saint Temple, il va‖ conquérir, par le monde,Quelque royaume, ainsi‖ qu'ont fait les anciens preux.
Il pousse aveuglément‖ sa course vagabonde,Sans vergogne, sans peur‖ de plus rudes combats.Si Dieu ne l'aide point,‖ que Satan le seconde !
Qu'il jouisse de tout‖ ce qu'on rêve ici-bas,Richesse en plein soleil‖ et volupté dans l'ombre,Et que Mahom l'accueille‖ en ses joyeux sabbats !
Il est brave, il est jeune‖ et fort. Qui sait le nombreDe ses jours triomphants ?‖ Son désir satisfait,Il se repentira‖ quand viendra l'âge sombre.
N'est-il plus clerc rapace‖ ou vil moine, en effet,Qui, pour quelques sous d'or,‖ ne puisse, sans scandale,Absoudre du péché‖ non moins que du forfait ?
Il vouera, s'il le faut,‖ sa terre féodaleAu Saint-Siège, et le noir‖ donjon vermiculéOù les os des aïeux‖ blanchissent sous la dalle.
Une châsse d'argent‖ massif et constelléD'émeraudes, avec‖ dix chandeliers d'or vierge,Le rendront net et tel‖ qu'un Ange immaculé.
Par Dieu ! maint Empereur,‖ que l'eau bénite asperge,A fait pis, et mourut‖ en paix, qui, sur l'autel,Le nimbe aux tempes, siège‖ à la lueur du cierge.
Qu'il soit ou non vendu,‖ le Mot sacramentelSuffit, lie et délie ;‖ et l'unique blasphèmeEst de nier qu'un mot‖ lave un péché mortel.
Donc, très tard, dans cent ans,‖ sonne l'heure suprême !Il aura fait sur terre‖ un premier paradis ;Puis il trépassera,‖ le front oint du Saint-Chrême.
D'ailleurs, combien d'élus‖ qui se pensaient maudits ?En avant ! En avant !‖ Haut l'épée et la lance !Foin du Diable ! Après tout,‖ le monde est aux hardis.
Il va. Le bon cheval,‖ encor plein de vaillance,Sous l'homme qu'un réseau‖ de fer vêt tout entier,Enfonce au sol mouvant‖ qui flamboie en silence.
Pas à pas, et sans halte,‖ il creuse son sentierEt hume, en secouant‖ le chanfrein et la bride,La fontaine qui filtre‖ à l'ombre du dattier.
En un pli du désert‖ qu'aucun souffle ne ride,Elle attire de loin‖ les bêtes dont le flairSent germer sa fraîcheur‖ dans la plaine torride.
Sous l'implacable ciel‖ qui brûle, où manque l'air,Cavalier défaillant,‖ pèlerin qui halèteSe reprennent à vivre‖ en buvant ce flot clair.
Aussi, sans que l'aiguë‖ et massive moletteLe morde aux flancs, le bon‖ cheval hennit vers l'eauOù le dattier rugueux‖ se penche et se reflète.
L'ardeur de son désir‖ lui gonfle le naseauEt fait neiger, au bord‖ de la barde imbriquée,Les flocons de sueur‖ qui moussent sur sa peau.
Voici la roche fauve‖ au désert embusquée,Et l'eau vive. Tous deux‖ s'abreuvent à longs traits.Magnus se couche et dort,‖ la tête décasquée.
Sous l'ombre que midi‖ crible en vain de ses rais,L'étalon dessanglé,‖ dont le ventre bat d'aise,Libre du lourd chanfrein,‖ broute le gazon frais.
Ils reposent ainsi,‖ sauvés de la fournaise.Le temps passe. Dans la‖ pourpre de l'OccidentLe soleil plonge enfin,‖ tel qu'une immense braise.
Et, brusquement, la nuit‖ succède au jour ardent.Le désert allégé‖ soupire. Est-ce l'hyèneEt le chacal qui font,‖ là-bas, ce bruit grondant ?
Quel est ce tourbillon‖ spectral qui se déchaîne ?Certes, ce ne sont pas‖ chameaux et chameliersPérégrinant, selon‖ la coutume ancienne.
Non ! c'est un sombre vol‖ de cinq cents cavaliers,Pirates du désert,‖ vivant Sémoûn qui rôde,Jour et nuit, à travers‖ les sables familiers.
L'œil et l'oreille au guet,‖ ils s'en vont en maraude ;L'yatagan sans gaîne‖ au flanc et lance en main,Ils viennent, soulevant‖ la poussière encor chaude.
Sinistres, haillonneux,‖ et n'ayant rien d'humain,Tout leur est bon, chrétiens,‖ croyants, hommes et bêtes,Forteresse ou couvent‖ qui barre leur chemin.
Puis, des rocs, leur repaire,‖ ils regagnent les crêtes,Outre le lourd butin,‖ emportant au pommeauDe la selle saignante‖ un chapelet de têtes.
C'est une écume de‖ toute race, un troupeauCarnassier de soudards‖ chrétiens, de Juifs, de Druses,Et d'Arabes qui n'ont‖ que les os et la peau.
L'un descend du Taurus‖ ou des gorges abstrusesDe l'Horeb, celui-ci‖ du Liban, celui-làDes coteaux du vieux Rhin,‖ cet autre des Abruzzes.
La soif de l'or et du‖ meurtre les assembla.Transfuges, renégats,‖ bandits, lèpre vivante,Ils approchent par bonds‖ rapides, les voilà !
Le noble destrier,‖ qui de loin les évente,Élargit ses naseaux,‖ gonfle son col dressé,S'irrite de l'odeur‖ et hennit d'épouvante.
Magnus, sans s'abriter‖ du heaume délacé,Saisit sa masse, crie‖ et frappe, assomme et tue,Et, saignant de la nuque‖ aux pieds, gît terrassé.
C'est en vain qu'à lutter‖ encore il s'évertue :Sa tête tourbillonne,‖ et l'ombre emplit ses yeux ;La rumeur des chevaux‖ et des hommes s'est tue.
Est-ce la mort qui vient ?‖ Satan, sombre et joyeux,Va-t-il rompre à jamais‖ tant de force charnelle,Tant de désirs sans frein‖ d'un cœur ambitieux ?
Est-ce lui qui déjà‖ l'emporte sur son aile,Qui l'étreint de sa griffe,‖ et souffle par instantsDans ses os l'avant-goût‖ de la flamme éternelle ?
Rien ! plus rien ! Un soupir‖ des poumons haletants,Un vertige, un espace‖ immense, une nuit noire.Magnus oublie, il part,‖ et s'en va hors du temps.
Ainsi, comme du haut‖ d'un âpre promontoireOn voit l'horizon vaste‖ au loin se déployer,Le vieux Duc songe aux jours‖ lointains de son histoire.
Il marche, le front bas,‖ aux lueurs du foyer,Tel qu'un morne lion‖ qui tourne dans sa cage,Heurtant les durs barreaux‖ qu'il ne saurait broyer.
Le vent hurle toujours‖ au dehors et fait rage.Les Muets sont toujours‖ debout. Sur le pavéDe l'âtre, le Chien noir‖ cligne son œil sauvage.
Magnus se souvient-il,‖ ou bien a-t-il rêvéQu'en ses veines la mort‖ mit un frisson de glace ?Il ne sait. Il poursuit‖ le songe inachevé.
Quel éblouissement‖ inattendu l'enlace ?Une tente aux longs plis‖ de soie, aux cordes d'or ;De somptueux coussins‖ posés de place en place ;
Des cassolettes où‖ l'ambre qui fume encorUnit son tiède arome‖ aux frais parfums des roses,Filles des chauds soleils‖ de Perse et de Lahor ;
En leurs gaînes d'argent‖ tordant leurs lames closes,Des sabres, des poignards‖ aux courts pommeaux polis,Constellés de saphirs‖ et de diamants roses ;
De grands bahuts ouverts‖ et jusqu'au bord emplisD'un étincellement‖ de pièces métalliques,Besans, schiqels, sequins,‖ aigles à fleurs de lys ;
D'éclatants ostensoirs,‖ des coffrets à reliques,Des chandeliers d'autel,‖ des mitres et des croix,Et des chapes de prêtre‖ et des éphods bibliques.
Or, lui-même, vêtu‖ tel que les anciens roisD'Orient, est assis,‖ couvert de pierreries,Sous cette vaste tente‖ aux splendides parois.
Il a conquis son rêve,‖ et sur les deux SyriesLa terreur de son nom‖ plane sinistrement,Comme un oiseau de proie‖ autour des bergeries.
Il a tout renié,‖ l'honneur et le sermentDu chevalier, le nom‖ et la foi des ancêtres ;Il règne par l'embûche‖ et par l'égorgement.
Les bandits qui l'ont pris,‖ voleurs, apostats, traîtres,L'ont fait roi du pillage‖ et dieu des Assassins,Ayant Luxure, Orgueil‖ et Cruauté pour prêtres.
Mieux que Scheikhs de tribus‖ et Soudans sarrasins,Il a de grands harems‖ pleins de femmes fort bellesQue surveille un troupeau‖ d'eunuques Abyssins ;
Arabes du Hedjaz‖ aux longs yeux de gazelles,Juives aux cheveux noirs,‖ Persanes aux seins bruns,Et négresses d'Égypte‖ aux ardentes prunelles.
Les Chefs Croisés sont tous‖ ou partis ou défunts ;Le grand Salah-Ed-Din‖ est couché, roide et grave,Dans sa tombe royale,‖ au milieu des parfums.
Donc, Magnus n'a plus rien‖ qu'il craigne, ou qu'il ne brave ;Ce qu'il condamne meurt,‖ ce qu'il veut est à lui :L'éruption de ses‖ désirs n'a plus d'entrave.
L'œil du Diable évoqué‖ dans l'ombre n'a pas lui ;Il n'a point fait de pacte‖ et dévoué son âmePour l'empire et pour l'or‖ qu'il possède aujourd'hui.
Quand la lointaine mort‖ viendra trancher la trameDes instants orgueilleux‖ de sa félicité,Il ne redoute pas‖ que Satan le réclame.
N'a-t-il pas, en lieu sûr,‖ pour le cas précité,Son lourd butin, la part‖ du lion, qu'il amassePour être la rançon‖ de son éternité ?
Aussi bien, le Malin,‖ qui ricane et grimace,N'émousse, certes, ni‖ n'allège, jusqu'ici,Le fil de son épée‖ ou le poids de sa masse.
Jésus, s'il règne aux cieux,‖ ne prend guère en merciSes ouailles qu'il livre‖ à qui les tond et mange ;Donc, pourquoi lui, Magnus,‖ en prendrait-il souci ?
Qu'on les garde un peu mieux,‖ ou qu'en somme on les venge !Ainsi, de jour en jour,‖ au cœur de l'ApostatL'oubli des vains remords‖ amoncelle sa fange.
Versification
- Forme
- Terza rima classique (terza rima)
- Rimes
- 69(aba) b
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a Tarse / éparse féminine, classiqueb métal / natal / fatal masculine, classiqueb l'âme / flamme / lame féminine, classiqueb mord / mort / s'endort masculine, classiqueb buée / refluée / nuée féminine, classiqueb illimité / resté / révolté masculine, classiqueb bannière / dernière / rivière féminine, classiqueb générations / ambitions / nations masculine, classiqueb glaciale / impériale / déloyale féminine, classiqueb Orient / croyant / effrayant masculine, classiqueb d'Acre / polacre / massacre féminine, classiqueb bienheureux / désastreux / preux masculine, classiqueb monde / vagabonde / seconde féminine, classiqueb combats / ici-bas / sabbats masculine, classiqueb l'ombre / nombre / sombre féminine, classiqueb satisfait / effet / forfait masculine, classiqueb scandale / féodale / dalle féminine, classiqueb vermiculé / constellé / immaculé masculine, classiqueb vierge / asperge / cierge féminine, classiqueb l'autel / sacramentel / mortel masculine, classiqueb blasphème / suprême / Saint-Chrême féminine, classiqueb paradis / maudits / hardis masculine, classiqueb lance / vaillance / silence féminine, classiqueb entier / sentier / dattier masculine, classiqueb bride / ride / torride féminine, classiqueb flair / l'air / clair masculine, classiqueb halète / molette / reflète féminine, classiqueb l'eau / naseau / peau masculine, classiqueb imbriquée / embusquée / décasquée féminine, classiqueb traits / rais / frais masculine, classiqueb d'aise / fournaise / braise féminine, classiqueb l'Occident / ardent / grondant masculine, classiqueb l'hyène / déchaîne / ancienne féminine, classiqueb chameliers / cavaliers / familiers masculine, classiqueb rôde / maraude / chaude féminine, classiqueb main / d'humain / chemin masculine, classiqueb bêtes / crêtes / têtes féminine, classiqueb pommeau / troupeau / peau masculine, classiqueb Druses / abstruses / Abruzzes féminine, classiqueb celui-là / assembla / voilà masculine, classiqueb vivante / évente / d'épouvante féminine, classiqueb dressé / délacé / terrassé masculine, classiqueb tue / s'évertue féminine, classiqueb yeux / joyeux / ambitieux masculine, classiqueb charnelle / aile / éternelle féminine, classiqueb instants / haletants / temps masculine, classiqueb noire / promontoire / histoire féminine, classiqueb déployer / foyer masculine, classiqueb cage / rage / sauvage féminine, classiquec broyer / pavé masculine, classiquea rêvé / inachevé masculine, classiqueb glace / l'enlace / place féminine, classiqueb d'or / encor / Lahor masculine, classiqueb roses / closes féminine, classiqueb polis / emplis / lys masculine, classiqueb métalliques / reliques / bibliques féminine, classiqueb croix / rois / parois masculine, classiqueb pierreries / Syries / bergeries féminine, classiqueb sinistrement / serment / l'égorgement masculine, classiqueb ancêtres / traîtres / prêtres féminine, classiqueb Assassins / sarrasins / Abyssins masculine, classiqueb belles / gazelles / prunelles féminine, classiqueb bruns / défunts / parfums masculine, classiqueb grave / brave / d'entrave féminine, classiqueb lui / aujourd'hui masculine, classiqueb âme / trame / réclame féminine, classiqueb félicité / précité / éternité masculine, classiqueb amasse / grimace / masse féminine, classiqueb jusqu'ici / merci / souci masculine, classiqueb mange / venge / fange féminine, classiqueb l'Apostat / attentat masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
208 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources