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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes tragiques, 1884

Le Lévrier de Magnus IV

Charles-Marie Leconte de Lisle· terza rima classique, alexandrins, 124 vers

Au travers de la nuit‖ qu'un reflet blême éclaire,La tempête, qui pousse‖ un hurlement plus fort,Semble déraciner‖ le donjon séculaire.

Un fracas à troubler‖ dans le sépulcre un mort !Le duc Magnus s'assied‖ sur l'escabelle, à l'angleDu foyer, clôt les yeux,‖ et rêve qu'il s'endort.

Quel sommeil ! Plus heureux‖ sur son grabat de sangleLe misérable serf,‖ harassé, maigre et nu,Meurtri par le collier‖ de cuivre qui l'étrangle !

Lui, du moins, peut rêver‖ qu'en un monde inconnu,En un Ciel ignorant‖ l'opprobre et l'esclavage,Un jour, il montera,‖ libre et le bienvenu !

Et plus heureux aussi‖ le mendiant sauvageQui dort, repu parfois,‖ et sans penser à rien,Sous quelque porche, ou sur‖ le fumier du village !

Des fantômes hideux,‖ d'un vol aérien,Enveloppent Magnus,‖ comme les sauterellesQue l'été multiplie‖ au désert Syrien.

Ces apparitions,‖ formes surnaturelles,Moines, turks, prêtres, juifs,‖ femmes de tout pays,Les bras roidis vers lui,‖ se le montrent entre elles.

Tous ceux qu'il a connus,‖ reniés et trahis,Dépouillés, égorgés,‖ les voici ! C'est la fouleDe ses mauvais désirs‖ soixante ans obéis.

Leur tourbillon s'accroît,‖ se presse, se déroule,Et chacun d'eux l'asperge,‖ avec un souffle chaud,Du sang infect et noir‖ qui de leurs lèvres coule.

Leurs cris, parmi le vent‖ furieux, et plus haut,L'assourdissent, pareils‖ aux clameurs enragéesDe soudards écumants‖ qui montent à l'assaut.

Il voit le flamboiement‖ des villes saccagées,Et se tordre, pendant‖ l'inoubliable nuit,Les Nonnes du Carmel‖ lâchement outragées.

Puis cela se confond,‖ passe, et s'évanouit ;Mais, cette vision‖ à peine dissipée,Quelque chose de plus‖ effroyable la suit.

Devant sa face froide‖ et de sueur trempée,Le Chien mystérieux,‖ se redressant soudain,Lui darde au cœur des yeux‖ aigus comme une épée.

La Bête se transforme‖ en un visage humain,En un corps revêtu‖ d'une robe de bure,Blanche et noire, selon‖ le rituel romain.

Et Magnus reconnaît‖ cette pâle figure ;Il entend cette voix‖ qui, jadis, supplia,Par la Vierge et les Saints,‖ son âme altière et dure.

C'est Elle ! c'est l'Abbesse‖ Alix ! Ciel ! Il y aBien des jours, bien des ans,‖ un siècle, qu'elle est morte.Que veut-elle à celui‖ qui jamais n'oublia ?

Pourquoi le fer sanglant,‖ la dague qu'elle porteAu cœur ? et ce stigmate‖ à son front triste et beau ?Or, le spectre d'Alix‖ lui parle de la sorte :

— Magnus ! ma chair mortelle‖ et tombée en lambeau,Cette chair que ton crime‖ a faite ta complice,Ne gît plus insensible‖ au fond de son tombeau.

Afin que le Décret‖ éternel s'accomplisse,Afin que, pure encore,‖ elle en puisse sortir,Elle se purifie‖ au feu d'un long supplice.

Et mon âme, qui souffre‖ avec mon corps martyr,A reçu mission‖ d'éveiller dans la tienneL'incessante terreur‖ qui mène au repentir.

Car tes crimes n'ont point‖ tué ta foi chrétienne,Et, pour braver le Dieu‖ terrible que tu crois,Tu n'as que ton orgueil‖ têtu qui te soutienne.

Ô malheureux ! l'Enfer‖ entr'ouvre ses parois !Donne à Jésus trahi‖ ta minute suprême,Pousse un cri de détresse‖ au Rédempteur en croix !

Sinon, meurs, renégat,‖ qui te mens à toi-même,Que ma pitié veilla‖ tant de nuits et de jours,Mettant une épouvante‖ après chaque blasphème !

Mais, avant de tomber‖ au Gouffre, et pour toujours,Vois ces noirs Sarrasins,‖ ces compagnons funèbres,Debout contre ton mur,‖ roides, muets et sourds.

Ce sont les trois Démons‖ qui hantent tes ténèbres. —Et Magnus obéit,‖ et les regarde, et sentComme un frisson d'horreur‖ le long de ses vertèbres.

Un d'eux rampe vers lui,‖ sordide et grimaçant,L'œil chassieux, ayant‖ dix griffes qu'il hérisse,Et se rongeant la chair‖ des bras en gémissant :

— Reconnais-moi, Magnus !‖ Je suis ton Avarice !Si l'eau de l'océan‖ était de l'or fondu,Je boirais l'océan‖ jusqu'à ce qu'il tarisse !

Viens ! nous boirons cet or‖ bouillant qui nous est dû ! —L'autre Démon, armé‖ d'un fer visqueux qui fume,Y lèche un sang humain‖ fraîchement répandu :

— Ma haine est sans merci‖ pour tous, ma rage écume,Et mon cœur monstrueux‖ fait sa félicitéDes membres que je tranche‖ ou que le feu consume.

J'aime l'horrible cri‖ mille fois répétéDu païen torturé,‖ du Juif qu'on écartelle.Reconnais-moi, Magnus !‖ Je suis ta Cruauté ! —

Le troisième Démon,‖ spectre d'une horreur telleQue Gomorrhe en a seule‖ entrevu d'approchant,Se révèle dans son‖ infamie immortelle.

Larve, chacal, crapaud,‖ vil, immonde et méchant,Suant l'obscénité‖ sans honte et sans mesure,Il se dresse, se tord,‖ et bave en se couchant.

Chacun de ses regards‖ est une flétrissure,Son aspect souillerait‖ la splendeur du ciel bleu :— Reconnais-moi, Magnus !‖ Vois ! je suis ta Luxure ! —

Le vieux Duc gronde et dit :‖ — Par Satan, ou par Dieu !La vision de ces‖ trois monstres est fort laide ;Mais suis-je donc un pleutre‖ à trembler pour si peu ?

Est-ce à moi de blêmir‖ et de crier à l'aideQuand un spectre de nonne‖ une nuit m'apparaît ?Le réveil va chasser‖ le songe qui m'obsède.

— Magnus ! Magnus ! le Feu‖ dévorateur est prêt :L'Opale coule autour‖ de ton doigt qu'elle enflamme.Oh ! Repens-toi ! Préviens‖ l'irrévocable Arrêt.

— Non ! dit Magnus. Pourquoi‖ Dieu m'a-t-il forgé l'âmeDe façon qu'elle rompe‖ et ne puisse ployer ?Puisqu'il l'a faite ainsi,‖ qu'il en porte le blâme ! —

Il dit cela ! La gueule‖ immense du foyerS'embrase plus béante,‖ et plus rouge flamboie ;Et les souches de chêne‖ y semblent tournoyer.

Une Griffe en jaillit,‖ avide de sa proie,Saisit l'homme à la gorge‖ irrésistiblement,Et rentre, au rire affreux‖ de l'infernale Joie.

Le roc tremble. La foudre,‖ en un rugissement,Éclate. Le donjon,‖ comme une nef qui sombre,Tressaille, se lézarde,‖ et croule tout fumant.

Et c'est pourquoi, depuis,‖ après des ans sans nombre,Quand souffle, aux nuits d'hiver,‖ l'ouragan furieux,On voit, sur le rocher‖ où gît l'ancien décombre,

Errer un grand Chien noir‖ qui hurle aux mornes cieux.

Versification

Forme
Terza rima classique (terza rima)
Rimes
41(aba) b
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a éclaire / séculaire féminine, classiqueb fort / mort / s'endort masculine, classiqueb l'angle / sangle / l'étrangle féminine, classiqueb nu / inconnu / bienvenu masculine, classiqueb l'esclavage / sauvage / village féminine, classiqueb rien / aérien / Syrien masculine, classiqueb sauterelles / surnaturelles / elles féminine, classiqueb pays / trahis / obéis masculine, classiqueb foule / déroule / coule féminine, classiqueb chaud / haut / l'assaut masculine, classiqueb enragées / saccagées féminine, classiqueb nuit / s'évanouit / suit masculine, classiquec outragées / dissipée féminine, classiquea trempée / épée féminine, classiqueb soudain / humain / romain masculine, classiqueb bure / figure / dure féminine, classiqueb supplia / a / n'oublia masculine, classiqueb morte / porte / sorte féminine, classiqueb beau / lambeau / tombeau masculine, classiqueb complice / s'accomplisse / supplice féminine, classiqueb sortir / martyr / repentir masculine, classiqueb tienne / chrétienne / soutienne féminine, non classiqueb crois / parois / croix masculine, classiqueb suprême / toi-même / blasphème féminine, classiqueb jours / toujours / sourds masculine, classiqueb funèbres / ténèbres / vertèbres féminine, classiqueb sent / grimaçant / gémissant masculine, classiqueb hérisse / Avarice / tarisse féminine, classiqueb fondu / dû / répandu masculine, classiqueb fume / écume / consume féminine, classiqueb félicité / répété / Cruauté masculine, classiqueb écartelle / telle / immortelle féminine, classiqueb d'approchant / méchant / couchant masculine, classiqueb mesure / flétrissure / Luxure féminine, classiqueb bleu / Dieu / peu masculine, classiqueb laide / l'aide / m'obsède féminine, classiqueb m'apparaît / prêt / Arrêt masculine, classiqueb enflamme / l'âme / blâme féminine, classiqueb ployer / foyer / tournoyer masculine, classiqueb flamboie / proie / Joie féminine, classiqueb irrésistiblement / rugissement / fumant masculine, classiqueb sombre / nombre / décombre féminine, classiqueb furieux / cieux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources