Poèmes tragiques, 1884
Le Sacre de Paris
I
Ô Paris ! c'est la cent‖ deuxième nuit du Siège,Une des nuits du grand Hiver.Des murs à l'horizon‖ l'écume de la neigeS'enfle et roule comme une mer.
Mâts sinistres dressés‖ hors de ce flot livide,Par endroits, du creux des vallons,Quelques grêles clochers,‖ tout noirs sur le ciel vide,S'enlèvent, rigides et longs.
Là-bas, palais anciens‖ semblables à des tombes,Bois, villages, jardins, châteaux,Effondrés, écrasés‖ sous l'averse des bombes,Fument au faîte des coteaux.
Dans l'étroite tranchée,‖ entre les parois froides,Le givre étreint de ses plis blancsL'œil inerte, le front‖ blême, les membres roides,La chair dure des morts sanglants.
Les balles du Barbare‖ ont troué ces poitrinesEt rompu ces cœurs généreux.La rage du combat‖ gonfle encor leurs narines,Ils dorment là serrés entre eux.
L'âpre vent qui franchit‖ la colline et la plaineVient, chargé d'exécrations,De suprêmes fureurs,‖ de vengeance et de haine,Heurter les sombres bastions.
Il flagelle les lourds‖ canons, meute géanteQui veille allongée aux affûts,Et souffle par instants‖ dans leur gueule béanteQu'il emplit d'un râle confus.
Il gronde sur l'amas‖ des toits, neigeux décombre,Sépulcre immense et déjà clos,Mais d'où montent encor,‖ lamentables, sans nombre,Des murmures faits de sanglots ;
Où l'enfant glacé meurt‖ aux bras des pâles mères,Où, près de son foyer sans pain,Le père, plein d'horreur‖ et de larmes amères,Étreint une arme dans sa main.
II
Ville auguste, cerveau‖ du monde, orgueil de l'homme,Ruche immortelle des esprits,Phare allumé dans l'ombre‖ où sont Athène et Rome,Astre des nations, Paris !
Ô nef inébranlable‖ aux flots comme aux rafales,Qui, sous le ciel noir ou clément,Joyeuse, et déployant‖ tes voiles triomphales,Voguais victorieusement !
La foudre dans les yeux‖ et brandissant la pique,Guerrière au visage irrité,Qui fis jaillir des plis‖ de ta toge civiqueLa victoire et la liberté !
Toi qui courais, pieds nus,‖ irrésistible, agile,Par le vieux monde rajeuni !Qui, secouant les rois‖ sur leur tréteau fragile,Chantais, ivre de l'infini !
Nourrice des grands morts‖ et des vivants célèbres,Vénérable aux siècles jaloux,Est-ce toi qui gémis‖ ainsi dans les ténèbresEt la face sur les genoux ?
Vois ! La horde au poil fauve‖ assiège tes murailles !Vil troupeau de sang altéré,De la sainte patrie‖ ils mangent les entrailles,Ils bavent sur le sol sacré !
Tous les loups d'outre-Rhin‖ ont mêlé leurs espèces :Vandale, Germain et Teuton,Ils sont tous là, hurlant‖ de leurs gueules épaissesSous la lanière et le bâton.
Ils brûlent la forêt,‖ rasent la citadelle,Changent les villes en charnier ;Et l'essaim des corbeaux‖ retourne à tire d'aile,Pour être venu le dernier.
III
Ô Paris, qu'attends-tu ?‖ la famine ou la honte ?Furieuse et cheveux épars,Sous l'aiguillon du sang‖ qui dans ton cœur remonteVa ! bondis hors de tes remparts !
Enfonce cette tourbe‖ horrible où tu te rues,Frappe, redouble, saigne, mords !Vide sur eux palais,‖ maisons, temples et rues :Que les mourants vengent les morts !
Non, non ! tu ne dois pas‖ tomber, Ville sacrée,Comme une victime à l'autel ;Non, non, non ! tu ne peux‖ finir, désespérée,Que par un combat immortel.
Sur le noir escalier‖ des bastions qu'éventreLe choc rugissant des boulets,Lutte ! et rugis aussi,‖ lionne au fond de l'antre,Dans la masure et le palais.
Dans le carrefour plein‖ de cris et de fumée,Sur le toit, l'Arc et le clocher,Allume pour mourir‖ l'auréole enflamméeDe l'inoubliable bûcher.
Consume tes erreurs,‖ tes fautes, tes ivresses,À jamais, dans ce feu si beau,Pour qu'immortellement,‖ Paris, tu te redresses,Impérissable, du tombeau ;
Pour que l'homme futur,‖ ébloui dans ses veillesPar ton sublime souvenir,Raconte à d'autres cieux‖ tes antiques merveillesQue rien ne pourra plus ternir,
Et, saluant ton nom,‖ adorant ton génie,Quand il faudra rompre des fers,Offre ta libre gloire‖ et ta grande agonieComme un exemple à l'univers.
Janvier 1871.
Versification
- Forme
- 25 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 25(abab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (50 de 8, 50 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 25 quatrains
- Mots à la rime
- a Siège / neige féminine, classiqueb Hiver / mer masculine, classiquea livide / vide féminine, classiqueb vallons / longs masculine, classiquea tombes / bombes féminine, classiqueb châteaux / coteaux masculine, classiquea froides / roides féminine, classiqueb blancs / sanglants masculine, classiquea poitrines / narines féminine, classiqueb généreux / eux masculine, classiquea plaine / haine féminine, classiqueb d'exécrations / bastions masculine, classiquea géante / béante féminine, classiqueb affûts / confus masculine, classiquea décombre / nombre féminine, classiqueb clos / sanglots masculine, classiquea mères / amères féminine, classiqueb pain / main masculine, classiquea l'homme / Rome féminine, classiqueb esprits / Paris masculine, classiquea rafales / triomphales féminine, classiqueb clément / victorieusement masculine, classiquea pique / civique féminine, classiqueb irrité / liberté masculine, classiquea agile / fragile féminine, classiqueb rajeuni / l'infini masculine, classiquea célèbres / ténèbres féminine, classiqueb jaloux / genoux masculine, classiquea murailles / entrailles féminine, classiqueb altéré / sacré masculine, classiquea espèces / épaisses féminine, classiqueb Teuton / bâton masculine, classiquea citadelle / d'aile féminine, classiqueb charnier / dernier masculine, classiquea honte / remonte féminine, classiqueb épars / remparts masculine, classiquea rues féminine, classiqueb mords / morts masculine, classiquea sacrée / désespérée féminine, classiqueb l'autel / immortel masculine, classiquea qu'éventre / l'antre féminine, classiqueb boulets / palais masculine, classiquea fumée / enflammée féminine, classiqueb clocher / bûcher masculine, classiquea ivresses / redresses féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea veilles / merveilles féminine, classiqueb souvenir / ternir masculine, classiquea génie / agonie féminine, classiqueb fers / l'univers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources