Poèmes tragiques, 1884
Le Suaire de Mohammed ben-Amer-al-Mançour
GÉMIS, noble Yémen,‖ sous tes palmiers si doux !Schâmah, lamente-toi‖ sous tes cèdres noirs d'ombre !Sous tes immenses cieux‖ emplis d'astres sans nombre,Dans le sable enflammé‖ cachant ta face sombre,Pleure et rugis, Maghreb,‖ père des lions roux !
Azraël a fauché‖ de ses ailes funèbresLa fleur de Korthobah,‖ la Rose des guerriers !Les braves ont vidé‖ les larges étriers,Et les corbeaux, claquant‖ de leurs becs meurtriers,Flairent la chair des morts‖ roidis dans les ténèbres.
Ô gorges et rochers‖ de Kalaʼt-al-Noçour,Qu'Yblis le Lapidé‖ vous dessèche et vous ronge !Ce fulgurant éclair,‖ plus rapide qu'un songe,Qui du Hedjaz natal‖ au couchant se prolonge,La Gloire de l'Islam‖ s'est éteinte en un jour !
Devant ton souffle, Allah,‖ poussière que nous sommes !Vingt mille cavaliers‖ et vingt mille étalonsSe sont abattus là‖ par épais tourbillons ;La plaine et le coteau,‖ le fleuve et les vallonsRuissellent du sang noir‖ des bêtes et des hommes.
Le naphte, à flots huileux,‖ par lugubres éclats,Allume l'horizon‖ des campagnes désertes,Monte, fait tournoyer‖ ses longues flammes vertesEt brûle, face au ciel‖ et paupières ouvertes,Les cadavres couchés‖ sur les hauts bûchers plats.
Allah ! dans la rumeur‖ d'une foudre aux nuées,À travers le buisson,‖ le roc et le ravin,Contre ces vils mangeurs‖ de porc, gorgés de vin,Nos vaillantes tribus,‖ dix fois, toujours en vain,Coup sur coup, et le rire‖ aux dents, se sont ruées.
Et toi, vêtu de pourpre‖ et de mailles d'acier,Coiffé du cimier d'or‖ hérissé d'étincelles,Tel qu'un aigle, le vent‖ de la victoire aux ailes,La lame torse en main,‖ tu volais devant elles,Mohammed-al-Mançour,‖ bon, brave et justicier !
Brandissant la bannière‖ auguste des Khalyfes,Plus blanche que la neige‖ intacte des sierras,Tu foulais la panthère‖ au poil luisant et rasQui sur le chaud poitrail,‖ ainsi que font deux bras,Éclatante, agrafait‖ l'argent de ses dix griffes.
Devant le Paradis‖ promis aux nobles morts,Sans peur des hurlements‖ de ces chacals voraces,Qui d'entre nous, honteux‖ de languir sur tes traces,Conduit par ta lumière,‖ Étoile des trois races,N'eût lâché pour mourir‖ les rênes et le mors ?
Torrent d'hommes qui gronde,‖ écroulé d'un haut faîte,Mer qui bat flot sur flot‖ le roc dur et têtu,Sur l'idolâtre impur,‖ mille fois combattu,Tu nous as déchaînés,‖ ivres de ta vertu,Glorieux fils d'Amer,‖ ô Souffle du Prophète !
Le choc terrible, plein‖ de formidables sons,A fait choir les vautours‖ des roches ébranlées,Et les aigles crier‖ et s'enfuir par volées,Et plus loin que les monts,‖ les cités, les vallées,Sans fin, s'est engouffré‖ vers les quatre horizons.
Hélas ! les étalons,‖ ployant leurs jarrets grêles,De l'aube au soir, dans un‖ âpre fourmillement,Ont bondi, les crins droits‖ et le frein écumant,Leur naseau rose en feu,‖ par masse, éperdument,Comme un essaim strident‖ d'actives sauterelles.
Ah ! vrais fils d'Al-Boraq‖ la Vierge et de l'éclair,Sûrs amis, compagnons‖ des batailles épiques,Joyeux du bruit des coups‖ et des cris frénétiques,Vous hennissiez, cabrés‖ à la pointe des piques,Vous enfonçant la mort‖ au ventre, ô buveurs d'air !
Vous mordiez les tridents,‖ les fourches et les sabresEt l'épieu des chasseurs‖ de loup, d'ours et d'isard,Muraille rude et sombre‖ où flottaient au hasardLes Lions de Castille‖ et le jaune LézardDe Compostelle et les‖ Mains rouges des Cantabres.
Vous qui couriez, si beaux,‖ des jardins de l'ÉtéJusqu'aux escarpements‖ neigeux des Asturies,Vous dormez dans l'horreur‖ des muettes tueries,Et, tels qu'au chaud soleil‖ les grenades mûries,Sous les masses de fer‖ vos fronts ont éclaté !
Rien n'a rompu le bloc‖ de ces hordes farouches.Vers les monts, sans tourner‖ le dos, lents, résolus,Ils se sont repliés,‖ rois, barons chevelus,Soudards bardés de cuir,‖ serfs et moines velusQui vomissent l'infect‖ blasphème à pleines bouches.
Sinistres, non domptés,‖ sinon victorieux,Ils ont tous disparu‖ dans la nuit solitaire,Laissant les morts brûler‖ et les râles se taire ;Et nous pleurons autour‖ de cette tente austèreOù l'Aigle de l'Islam‖ ferme à jamais les yeux.
Pâle et grave, percé‖ de coups, haché d'entailles,Le Hadjeb immortel,‖ comme il était écrit,Pour monter au Djennet‖ qui rayonne et fleurit,Rend aux Anges d'Allah‖ son héroïque espritCeint des palmes et des‖ éclairs de cent batailles.
L'âme est partie avec‖ la pourpre du soleil.Sous la peau d'un lion‖ fauve à noire crinière,Dans le coffre de cèdre‖ où croissait la poussièreRecueillie en vingt ans‖ sur l'armure guerrière,Mohammed-al-Mançour‖ dort son dernier sommeil.
Nos temps sont clos, voici‖ les jours expiatoires !Ô race d'Ommyah,‖ ton trône est chancelantEt la plaie incurable‖ est ouverte à ton flanc,Puisque l'Homme invincible‖ est couché tout sanglantDans la cendre de ses victoires !
Versification
- Forme
- 20 quintils (quintils)
- Rimes
- 20(abbba)
- Mètre
- Alexandrins surtout (99 de 12, 1 de 8)· profil 6−6
- Strophes
- 20 quintils
- Mots à la rime
- a doux / roux masculine, classiqueb d'ombre / nombre / sombre féminine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb guerriers / étriers / meurtriers masculine, classiquea Kalaʼt-al-Noçour / jour masculine, classiqueb ronge / songe / prolonge féminine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb étalons / tourbillons / vallons masculine, classiquea éclats / plats masculine, classiqueb désertes / vertes / ouvertes féminine, classiquea nuées / ruées féminine, classiqueb ravin / vin / vain masculine, classiquea d'acier / justicier masculine, classiqueb d'étincelles / ailes / elles féminine, classiquea Khalyfes / griffes féminine, classiqueb sierras / ras / bras masculine, classiquea morts / mors masculine, classiqueb voraces / traces / races féminine, classiquea faîte / Prophète féminine, classiqueb têtu / combattu / vertu masculine, classiquea sons / horizons masculine, classiqueb ébranlées / volées / vallées féminine, classiquea grêles / sauterelles féminine, classiqueb fourmillement / écumant / éperdument masculine, classiquea l'éclair / d'air masculine, classiqueb épiques / frénétiques / piques féminine, classiquea sabres / Cantabres féminine, classiqueb d'isard / hasard / Lézard masculine, classiquea l'Été / éclaté masculine, classiqueb Asturies / tueries / mûries féminine, classiquea farouches / bouches féminine, classiqueb résolus / chevelus / velus masculine, classiquea victorieux / yeux masculine, classiqueb solitaire / taire / austère féminine, classiquea d'entailles / batailles féminine, classiqueb écrit / fleurit / esprit masculine, classiquea soleil / sommeil masculine, classiqueb crinière / poussière / guerrière féminine, classiquea expiatoires / victoires féminine, classiqueb chancelant / flanc / sanglant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources