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Vers de vase, 1906· Poésies et monologues

Incorrigible

Louis Lemercier de Neuville· 153 vers

Dans le demi-sommeil que le matin amèneJe suis encor plongé : ce n’est plus le néantMais ce n’est pas la vie avec le mouvement ;Les sens dorment encor, l’esprit seul se promène.

Tout à coup, un coq chante et voici que mon œilEncore enseveli sous sa paupière close,En percevant soudain comme une lueur roseÉcarte en hésitant les plis de son linceuil.

C’est le réveil ! Bientôt les chants d’oiseaux résonnent,On entend sur les toits le vol lourd des pigeons,Les canards qui, dans l’eau font leurs bruyants plongeonsEt du couvent voisin les clochettes qui sonnent.

A cet instant, voici qu’à ces nombreuses voixSe mêle la voix grave et lente de l’horloge :Cinq heures ! C’est parfait ! Allons ! vite, déloge,Pêcheur ! Tu n’es pas trop en retard cette fois.

Et me voilà plongeant le nez dans ma cuvette,Passant mon pantalon, mes souliers, mon vestonEt, tout en m’habillant, grignottant un croûton.Le pêcheur matinal fait vite sa toilette.

Je descends ; le bateau m’attend. Les avironsSont aussitôt saisis et je rame en silenceDe peur que les poissons n’éventent ma présence ;Je vois les gros sauter, les petits font des ronds.

Le temps est doux, le vent de sud-ouest souffle en brise,L’hirondelle voltige au ras de l’eau ; beau temps !Le soleil, bas encor, paraît de temps en tempsEt chasse des brouillards la vapeur fraîche et grise.

Malgré moi, — car la pêche occupe mon esprit.— Je me régale l’œil avec cette aquarelle ;Sous ces gris différents que la nature est belle !Je rêve !… Et, tout à coup, un changement subit :

Ces gris que j’admirais maintenant se colorent ;Voici les verts, encore éteints, les bleus discrets,Les blancs et, le soleil ayant lancé ses traits,Voici que les sommets des grands arbres se dorent.

Mais, en rêvant ainsi, j’ai ramé vivementEt j’arrive à l’endroit où j’ai choisi ma place.Je me fiche sans bruit ; — car sur l’eau, tout se passeEn silence. — Je suis bien placé maintenant.

Avant de commencer, je sonde la rivière.Trois mètres, fond de sable, égal, c’est pour le mieux !En outre, je suis loin de l’œil des curieux,Pas de pêcheur devant ni de pêcheur derrière.

Maintenant au travail ! ou plutôt au plaisir !Car à ce travail-là personne ne me force.Du blé ! des asticots ! pétrissons notre amorce,Sur ces pelotes-là, le poisson doit venir.

Et, tout en maniant cette terre glaiseuse,Je m’imagine voir les poissons affamésPiquer les grains de blé dans l’argile enfermésOu suivre du ver blanc la marche tortueuse.

C’est l’ablette au toucher léger et continu.Le gardon plus discret ou la brème prudente,Il se peut bien aussi que mon amorce tenteLe juerne au large bec, tout à coup survenu.

Et qui sait ? car enfin l’amorce est efficace,Si je ne prendrais pas de même un barbillon ?Tout au bout de mon coup est un petit sillonEt c’est dans ces trous-là que le barbeau se place.

Ou bien encor, cédant à la tentation,A défaut du barbeau, si quelque carpe fineA mon appât venait exposer sa narine… ?Comme je la prendrais avec dévotion !

Enfin nous allons voir ! les pelotes sont faites,Jetons-les doucement et lavons-nous les mains,Car moi, je suis le plus satisfait des humains,Quand j’ai, comme le corps, la face et les mains nettes.

Saisissons maintenant ma gaule de bambouA laquelle s’attache une ligne invisibleFaite d’un simple crin résistant et flexibleAvec un hameçon numéro treize au bout.

La ligne est donc jetée et la pêche commence !Le moment est critique, on est rempli d’espoir !Combien de fois va-ton la jeter jusqu’au soir ?Mais ce n’est pas du tout à cela que l’on pense.

On pense à ce poisson qui s’agite éperduPrès de l’amorce et va faire agiter la plume ;Mordra-t-il ? Le cœur bat, le pouls bat, l’œil s’allume…Mais c’est bien vainement car il n’a pas mordu.

Sans se décourager pourtant, on recommence,Une, deux, trois, dix fois, même vingt s’il le faut ;Car si le pêcheur a, certes, plus d’un défautIl n’a qu’une vertu qu’on nomme patience.

Rare vertu d’ailleurs, bienheureux ceux qui l’ont !Or pendant qu’on relève et rejette sa ligneOn s’aperçoit que l’eau se trouble, c’est le signeQu’on a du relâcher le barrage d’amont.

Alors on voit passer mille choses confuses ;Des herbes, des papiers, des chiens crevés, des ratsDes loques, des paillis, des cadavres de chats,Débris accumulés aux portes des écluses.

Tout cela se dressant, s’enfonçant tour à tour.Suit en se bousculant le courant qui l’entraîneEt ne va s’arrêter qu’à l’écluse prochaine.Cette débâcle-là doit durer tout un jour.

Un bon pêcheur s’arrête alors et prend sa sondeCar il n’a plus le fond exact : l’onde a monté.Le poisson que cette eau fétide a dégoûtéReste au fond, dédaignant cette purée immonde.

Et pour mieux l’inviter à ne pas s’éloigner,On lui jette du blé, des pelotes bourréesD’asticots bien vivants, amorces consacréesQui, pour lui, ne sont pas fricots à dédaigner.

Cette nouvelle amorce étant alors jetée,L’espoir renaît ! Mon œil suit le plumet flottantEt je crois au poisson qui va mordre, d’autantQue je viens d’allumer ma pipe culottée.

C’est mon fétiche à moi ! Quand je fume, ça mord !OH du moins je le crois, et cela m’encourage ;Je ferre mieux la touche et j’ai plus de courage.Mais il advient souvent que le fétiche a tort.

C’est le cas maintenant. Pas de touche ! Pas l’ombre !Où sont-ils ? Leur amorce est pourtant là-dessous :L’asticot doit sortir du bloc glaiseux dissous :Et ramper sur le fond de la rivière sombre.

Sur le sable, le blé doit former un tapisQui va certainement prolonger leur extase,Car il est émaillé partout de vers de vaseQue cimente un kilo de pain de chénevis.

Mais pendant ce temps-là, les heures implacablesOnt passé. L’estomac, moins fier que les poissons,Réclame sa pâture et j’ai des saucissonsQui vont me procurer un repas délectable.

Je pose donc ma ligne et mange. L’appétitNe me fait pas défaut. Je casse une fioleEt le vin excellent du pays me console.Ah ! pour t’encourager, pêcheur, un rien suffit !

Le repas terminé, je songe à ma fritureDont je n’ai pas encor les premiers éléments.Amorçons de nouveau, les poissons sont gourmands,Me dis-je, donnons-leur encor de la pâture !

Et j’amorce ! Et je pêche ! Et le temps passe, hélas !Non ! Mais je n’eus jamais pareille malechance !Et rien, pas un goujon ! Je rougis quand je penseA ce chou-blanc honteux que je ne comprends pas !

Or, pendant ce combat où succombait ma veine,Le soleil avait fait son cercle accoutuméEt, venu d’Orient, au couchant enflamméIl éteignait ses feux dans la brume lointaine.

Quoi ? J’allais donc rentrer chez moi sans étrenner ?Non ! Dussé-je rester sur l’eau la nuit entière,Je ne partirai pas ! Infernale rivière !J’aimerais mieux, ma foi, me passer de dîner !

Et dans l’ombre, au hasard, fébrilement je jetteMa ligne ; je la suis de l’œil et, tout à coupJe vois que le flotteur s’enfonce… pas beaucoup,Mais un peu… Je ferre et… Je ramène une ablette !

En revenant, lassé, ramant nonchalammentJe maugréais après la fortune revêcheEt jurais de ne plus revenir à la pêche !— Et vous y retournez encor ?— Certainement !

153 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vers de vase, Paris, BORNEMANN, ÉDITEUR, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources