La forêt bleue, 1883· La forêt bleue· La halte
La montée au château
A VICTOR HUGO
J'ai fait souvent ce rêve‖ et bâti ce poèmeD'avoir bien loin d'ici,‖ dans le pays bohème,Sous un grand étendard,‖ semé de fleurs de lys,Un manoir à donjons‖ sculptés, à pont-levis,Avec des toits pointus‖ tout blancs de tourterelles…Pour compagne une enfant‖ aux doigts mignons et frêles,Fleur de neige et d'aurore‖ éclose au ciel danois,Dont les yeux parleraient‖ des choses d'autrefois ;Et, les beaux soirs d'automne,‖ après les jours de chasse,Entre nos lévriers‖ et nos chevaux de race,Nous monterions, tous deux‖ côte à côte, en rêvant,La rampe du château,‖ nos pages nous suivant.
C'est le soir, il fait doux…‖ le torrent, qu'illumineUn rayon du couchant,‖ fume dans la ravineEt le fond de la gorge‖ est plein de vapeurs d'or.La forêt est épaisse ;‖ on ne voit pas encorÉmerger au dessus‖ les hautes poivrières.Une verte clarté‖ tombe des sapinièresEt, la montée étant‖ très rude à travers bois,Les chevaux vont au pas…‖ On entend à mi-voixChuchotter les soudards‖ au milieu du silence.Des gouttes de soleil‖ perlent aux fers de lanceEt les cottes de maille‖ ont d'étranges reflets.Faible, avec un murmure‖ ailé d'esprits follets,On entend s'ébrancher‖ le feuillage d'automne.Sur un ciel d'outremer‖ la feuille d'or frissonneEt tombe ; les chevaux‖ étouffent leurs pas sourdsDans l'herbe, on se croirait‖ dans un bois de velours,Et rien n'est plus joli‖ sur ce fond vert de mousseQue le profil de fée‖ et la main frêle et douceD'une jeune comtesse‖ aux fines tresses d'or,Chevauchant dans les bois‖ aux sons joyeux du cor.
Nous marchons côte à côte ;‖ à nos pieds des abîmesNoirs de pins ; au dessus‖ d'autres pins sur des cîmes.Parfois une échappée‖ ouverte en plein azurDécoupe en grands traits noirs‖ un lambeau de ciel pur,Puis nous rentrons sous bois.Le cortège s’enfonceDans un sentier rempli‖ de broussailles de ronce,Sorte de chemin creux‖ encaissé de talus,Où chaque pas dans l'herbe‖ éveille un bruit confusDe feuille, de branchage‖ et de voix étouffée ;Le brin d'herbe est lutin‖ et la pervenche est fée.On dirait, dans les bois‖ pleins d'ombre et de frisson,Comme le frôlement‖ d'une immense chanson.Il pleut de grands rayons‖ à travers la feuillée.Les reflets du couchant‖ parmi l'herbe mouilléeOnt des rougeurs d'aurore‖ et des tons d'ambre clair,Les grands lévriers blancs‖ paraissent couleur chair,L'écume des chevaux‖ se fond en neige roseEt la blanche comtesse‖ a le teint d'une roseQui s'ouvre ; sur sa bouche‖ est un éclair d'émail ;Elle flatte en rêvant‖ son cheval au poitrailEt sourit… j'ai mon bras‖ sur son juste d'hermineEt bien loin sur nos pas‖ la troupe s'achemineEn chuchotant.Voici qu’au dessus du bois noirOn voit poindre les toits‖ ardoisés du manoir :Pignons ouvrés à jour,‖ devises découpéesReluisant au soleil‖ comme des fers d'épée,Tourelles de granit‖ et grands bouquets de plomb,Dans la rougeur du soir‖ profilés en or blond,Puis le porche apparaît…‖ comme un vol de mouettes,On entend sur les toits‖ crier les girouettes ;Suspendu dans l'espace‖ à sa hampe de fer,L'étendard blasonné‖ flotte et claque dans l'air ;Le nain sonne du cor‖ au balcon, les gorgonesSe penchent aux huit coins‖ des donjons octogonesEt, du maître au logis‖ célébrant le retour,Tout l'essaim des ramiers‖ roucoule dans la tour.
Sur nos fronts en passant‖ ils font neiger les branchesEt l'or du crépuscule‖ est plein de choses blanches.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 35((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess, 1 distique
- Mots à la rime
- a poème / bohème féminine, classiqueb lys / pont-levis masculine, classiquec tourterelles / frêles féminine, classiqued danois / d'autrefois masculine, classiquee chasse / race féminine, classiquef rêvant / suivant masculine, classiquea qu'illumine / ravine féminine, classiqueb d'or / encor masculine, classiquec poivrières / sapinières féminine, classiqued bois / mi-voix masculine, classiquee silence / lance féminine, classiquef reflets / follets masculine, classiqueg d'automne / frissonne féminine, classiqueh sourds / velours masculine, classiquei mousse / douce féminine, classiquej d'or / cor masculine, classiquea abîmes / cîmes féminine, classiqueb azur / pur masculine, classiquec bois / s’enfonce / ronce féminine, classiqued talus / confus masculine, classiquee étouffée / fée féminine, classiquef frisson / chanson masculine, classiqueg feuillée / mouillée féminine, classiqueh clair / chair masculine, classiquei rose féminine, classiquej d'émail / poitrail masculine, classiquek d'hermine / s'achemine féminine, classiquel chuchotant / noir / manoir masculine, classiquem découpées / d'épée féminine, non classiquen plomb / blond masculine, non classiqueo mouettes / girouettes féminine, classiquep fer / l'air masculine, classiqueq gorgones / octogones féminine, classiquer retour / tour masculine, classiquea branches / blanches féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La forêt bleue, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1883· Sources