La forêt bleue, 1883· La forêt bleue· La halte
Les neiges
A MA MÈRE
On voit arriver de NorwègeAvec les premiers froids d'hiverDes grandes abeilles de neige.Leurs essaims blancs couvrent la mer.
Elles vont en Bohême, en Flandre,Tourbillonnant par les cieux froids,Par l'horizon couleur de cendreEt les pignons sculptés des toits.
Aux clochetons, aux girouettes,Aux balustres des vieux balconsOn voit en blanches silhouettesLuire et trembler leurs gros flocons.
Battant des deux mains sous leurs moufles,Les petits enfants, essaim blondRegardent se fondre à leurs soufflesLe givre des vitraux de plomb.
Dans un reflet crépusculaireL'essaim blanc voltige en tremblantEt, comme sous un grand suaire,Les prés, les bois, tout devient blanc.
Leur vol est l'éternel silence.On sent peser dans leur essor,Le rêve et la tristesse immenseDes immenses steppes du Nord :
La nuit, quand dans la vaste plaine,Percé par leur froid aiguillon,La terreur fait bramer le renne,Qu'à surpris leur blanc tourbillon…
Filles des pâles avalanches,Leur froid baiser donne la mort.L'hiver a ses abeilles blanchesEt l'été ses abeilles d'or.
Les neiges ont aussi leur reine,Leur reine au profil argenté,Dans la nuit glacée et sereineBaignant sa froide nudité.
Sa ruche est au delà des pôles,Sous les cieux du Nord étoilés.On voit vibrer à ses épaulesDeux rayons de lune gelés.
Sous son manteau tissé de givre,Voilà déjà plus de mille ansQue son cœur a cessé de vivreEt que ses yeux éteints sont blancs.
La neige autour d'elle immobileSous un ciel morne et sans frissonsMonte, resplendit et s'effileEn stalactites de glaçons ;
Et sur cette blancheur spectrale,Effrayante immobilité,Règne une aurore boréale ;Rouge de toute éternité.
Debout dans la rougeur immense,Voilà trois mille ans qu'elle est là,Gardant dans l'éternel silenceLe secret blanc qui la gela.
Reine des pâles avalanches,C'est la Vierge auguste du Nord.L'hiver a ses abeilles blanchesEt l'été ses abeilles d'or.
La reine au loin parfois voyage.Un traîneau doublé de frimatsL emporte au dessus d'un nuageA travers de meilleurs climats.
Comme un point au milieu des nues,On voit filer au ciel neigeux,Au dessus des troupeaux de grues,La reine et son traîneau brumeux.
Les vieux loups assis dans la neige,Hurlent au coin du bois désertEt les corbeaux lui font cortège,Criant la faim, criant l'hiver.
Elle, impassible et dédaigneuse,Passe entre ses blancs bataillons ;Il gèle et la lune frileuseLui tisse un manteau de rayons.
A travers le vent, les bourrasquesElle va de ses doigts gelésCueillir les grandes fleurs fantasques,Dont les carreaux sont étoilés.
Aux vieux vitraux teintés d'opaleOn voit, impassible et sans bruit,Son auréole et son front pâleRayonner et croître à minuit.
L'enfant couché dans la mansarde,Transi de peur entre ses draps,Croit que la reine le regarde.Elle ne le voit même pas.
Elle est là-bas dans la Norwège,Là-bas, bien au delà des mers,Dans l'éternel palais de Neige,Où dorment les futurs hivers.
Versification
- Forme
- 23 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 23(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 23 quatrains
- Mots à la rime
- a Norwège / neige féminine, classiqueb d'hiver / mer masculine, classiquea Flandre / cendre féminine, classiqueb froids / toits masculine, classiquea girouettes / silhouettes féminine, classiqueb balcons / flocons masculine, classiquea moufles / souffles féminine, classiqueb blond / plomb masculine, non classiquea crépusculaire / suaire féminine, classiqueb tremblant / blanc masculine, classiquea silence / immense féminine, classiqueb essor / Nord masculine, non classiquea plaine / renne féminine, classiqueb aiguillon / tourbillon masculine, classiquea avalanches / blanches féminine, classiqueb mort / d'or masculine, non classiquea reine / sereine féminine, classiqueb argenté / nudité masculine, classiquea pôles / épaules féminine, classiqueb étoilés / gelés masculine, classiquea givre / vivre féminine, classiqueb ans / blancs masculine, classiquea immobile / s'effile féminine, classiqueb frissons / glaçons masculine, classiquea spectrale / boréale féminine, classiqueb immobilité / éternité masculine, classiquea immense / silence féminine, classiqueb là / gela masculine, classiqueb Nord / d'or masculine, non classiquea voyage / nuage féminine, classiqueb frimats / climats masculine, classiquea nues / grues féminine, classiqueb neigeux / brumeux masculine, classiquea neige / cortège féminine, classiqueb désert / l'hiver masculine, non classiquea dédaigneuse / frileuse féminine, classiqueb bataillons / rayons masculine, classiquea bourrasques / fantasques féminine, classiqueb gelés / étoilés masculine, classiquea d'opale / pâle féminine, classiqueb bruit / minuit masculine, classiquea mansarde / regarde féminine, classiqueb draps / pas masculine, classiquea Norwège / Neige féminine, classiqueb mers / hivers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.5
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La forêt bleue, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1883· Sources