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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le sang des dieux, 1882· I Légendes dorées

Le miracle d’Odile

Jean Lorrain· distiques, alexandrins, 181 vers

AU MAÎTRE, A LECONTE DE LISLE

LES saints de pierre assis‖ dans la voûte des porches,Les anges du transept‖ et rame d'or des clochesCaptives dans la cage‖ énorme du beffroi,Tous connaissaient Odile,‖ et, grelottant de froid,Les pauvres accroupis‖ aux balustres de pierres,Les trèfles des piliers‖ et les lys des verrières,Dans les noirs croisillons‖ ouvrant leurs fleurs d'azur,Et la lampe, astre d'or‖ au fond du chœur obscur,Tous bénissaient Odile‖ et, quand fête et dimanche,Rose et tenant baissés‖ ses grands yeux de pervenche,Elle passait dans l'ombre‖ austère du portail,Son vieux missel d'ivoire‖ aux lourds fermoirs d'émailAppuyé sur son cœur,‖ une fraîcheur d'aurorePénétrait dans l'église,‖ et la cloche sonoreS'élançait plus joyeuse‖ à travers l'infini.

Entr'ouvrant sur son front‖ leurs mains de dur granit,Les apôtres, rangés‖ au fond du porche sombre,Lentement du regard‖ la bénissaient dans l'ombreEt, debout dans l'espace,‖ au milieu des dragonsEt des guivres dorés,‖ les anges des balconsSemblaient d'un vol plus sûr‖ avec de longs bruits d'ailesMonter dans l'azur libre‖ où sont les hirondelles.Car Odile, âme pure‖ et blanche entre les lys,Était humble, pieuse‖ et naïve ; à longs plisDrapée et sans joyau‖ sa robe était de laines,Quoique riche ; et parmi‖ les bourgeoises hautaines,D'un bruit d'or et de soie‖ emplissant le portail,Rose et les yeux fixés‖ sur les saints du vitrail,Elle passait dans l'ombre‖ ainsi qu'une Madone.D'un geste humble et discret‖ elle faisait l'aumôneAux pauvres de l'entrée,‖ évitant le regardDes beaux jeunes seigneurs‖ chamarrés de brocart,Plus bruyants que des paons‖ et plus vains que des merles,Avec des lourds colliers‖ de rubis et de perlesQu'ils faisaient ruisseler‖ du bout de leurs doigts finsEn offrant l'eau bénite‖ aux femmes d'échevins.

Elle, Odile, évitant‖ la main des jeunes siresCampés sur son passage‖ avec de fiers sourires,Allait, droite et pensive,‖ aux pauvres loqueteuxDu parvis et, baisant‖ au front les souffreteux,Leur donnait du pain blanc‖ et non du pain de seigle.Et près du bénitier,‖ Saint Marc avec son aigle,Saint Jean avec l'agneau,‖ Saint Luc avec le chien,La voyant faire ainsi,‖ disaient entre eux : « C'est bien. »

II

Or il advint qu'un jour‖ au milieu du cortègeDes beaux jeunes seigneurs,‖ las de tendre leur piège,Le plus vain d'entre tous‖ ces oiseleurs d'amour,Le comte Horne (il venait,‖ disait-on, de la courDe Rome, où Pierre alors‖ menait joyeuse vie,Ramenant avec lui‖ toute une compagnieD'aventuriers toscans‖ âpres aux pauvres gens,Et les femmes craignaient‖ leurs regards outrageants)Le comte Horne, superbe‖ et fort dans sa cuirasseD'argent damasquinée,‖ aux lys de la rosaceJetant, plein de mépris,‖ ses gantelets dorés,Dit à ses compagnons‖ debout sur les degrés :

« Que la Vierge m'étrangle‖ et que saint Jean m'écorche !« Depuis bientôt dix mois‖ que, debout sous ce porche,« Nous grelottons, messieurs,‖ dans l'espoir d'un baiser,« Cette dévote enfant‖ nous fait, je crois, poser.« Pâques Dieu ! c'est railler :‖ voilà déjà trois messes« Que j'avale aujourd'hui‖ sans parler des confesses« Où je fus l'autre soir,‖ près d'un pilier caché,« Voulant connaître enfin‖ l'odeur de son péché !« Hé !… nous sommes joués…‖ La petite morveuse« En dépit de nous tous‖ demeure vertueuse :« Nous, nous y perdons gloire,‖ amours, galant renom« Et, chez le duc, hier,‖ madame de Bouillon« Nous déclarait, parmi‖ les rires des suivantes.« Habiles tout au plus‖ à capter les servantes…« Et le fait est, messieurs,‖ qu'il est exorbitant« De nous voir arrêtés‖ devant ce jeu d'enfant.« Et c'est là notre faute‖ à tous, tant que nous sommes,« Au lieu de nous montrer‖ en braves gentilshommes,« Et d'aller brusquement,‖ comme il sied, à l'assaut,« Nous nous sommes conduits…‖ connaissez-vous un sot ?« C'est moi, c'est vous, messieurs,‖ avec vos simagrées !« Les femmes, messeigneurs,‖ aiment, les mijaurées.« Qu'on les brusque ; le viol‖ est de leur goût parfois« Et c'est les ennuyer‖ que leur baiser les doigts.« Or, moi qui m'y connais‖ en filles, je vous jure« Qu'Odile avant un mois‖ baisera ma chaussure :« Je veux vous la montrer‖ soumise à mes genoux,« Frottant son museau rose‖ et vierge à mon poil roux…« Vous en doutez, messieurs…‖ eh !… qu'à cela ne tienne !« Quand ces taureaux beuglants‖ auront dit leur antienne« Et que la belle enfant‖ avec ses airs dévots« Sortira dans la foule‖ inepte des cagots,« Moi, Jehan comte‖ Horne, je veux que l'on me roue,« Si je ne vais baiser‖ la fille en pleine joue,« Et si la belle enfant‖ ne me répond : merci !Ma lame à pommeau d'or,‖ l'armure que voici,Laquelle, je le sais,‖ vous daignez trouver belle,Mon cheval alezan,‖ son licol et la selleA celui d'entre vous,‖ témoin de mes serments,Qui dans un mois d'ici‖ prouvera que je mens ! »

Les autres en riant‖ reçurent la gageure.

Or, juste à ce moment,‖ au lent et sourd murmureDes orgues achevant‖ l'office solennel,La foule s'écoulait :‖ les cloches en plein cielCarillonnaient, mettant‖ la vieille ville en joieEt, charmante, inclinant‖ son col neigeux qui ploie,Odile apparaissait‖ dans l'ombre des piliers.Arrêtée aux lépreux,‖ le long des escaliersAccroupis, douce et calme,‖ elle faisait l'aumôneEt ses cheveux d'or fin‖ semblaient une couronneDe sainte sur sa face,‖ où rayonnait le ciel.Fauve et le cou gonflé‖ d'arrogance et de fiel,Le comte Horne surgit‖ alors devant OdileEt dans ses doigts velus‖ prenant sa main débileDans une étreinte atroce‖ et brusque à l'écraser :« Vos lèvres, damoiselle,‖ appellent le baiser« Comme la fleur l'abeille,‖ » et d'un geste farouche,Brutal, il appliqua‖ sa bouche sur sa bouche.

Et les seigneurs riaient,‖ cyniques, outrageants.La foule avait fait cercle‖ autour des jeunes gens,Tout émue et plaignant‖ la brave demoiselle.Elle alors, sans rougir,‖ tendant son escarcelle :« Pour les pauvres, • dit-elle‖ au comte en s'inclinant.Alors lui qui raillait,‖ livide, frissonnant,Chancela ; ses yeux fous,‖ grands ouverts, semblaient suivreOn ne sait quelle horrible‖ épouvante d'homme ivreEt, tandis que ses dents‖ s'entrechoquaient de peur,Ses doigts forts et noueux,‖ écartés de stupeur,Plongeaient dans son pourpoint‖ et laissaient, force inerte,Fondre écus et ducats‖ dans l'escarcelle ouverteDe la vierge, debout‖ sous ses longs cheveux d'or.

Quand il eut, blanc de rage,‖ avec un lent effort,Dans les mains de l'enfant‖ vidé toute sa bourse,Odile calme et rose‖ alors reprit sa course ;Et la foule s'ouvrait,‖ craintive, à reculonsSur ses pas.Et l’on vit avec deux gros jurons,Tel un bœuf assommé‖ roule abattu sur place,S'effondrer brusquement‖ le comte et sa cuirasse ;Juste sous le vitrail‖ où tout à l'heure encorIl narguait la Madone‖ et les fleurs de lys d'or,Le comte Horne tomba,‖ la peau moite et rigideEt, debout près de lui,‖ le front non moins livide,Ses hautains compagnons‖ se taisaient, fous d'horreur,Restés seuls, car le peuple‖ avait fui de terreur.

Odile alors, tournant‖ son front calme en arrière,Dit aux jeunes seigneurs :‖ « Demeurez en prière. »Et, tout un mois durant,‖ au milieu des lépreux,Dans l'ombre agenouillés‖ sous le parvis poudreux,Les beaux jeunes seigneurs‖ en larmes demeurèrent.Leurs habits de brocart‖ loque à loque tombèrentEn haillons et, leur saye‖ effrangée aux genouxMontrait leur chair terreuse‖ et jaune entre les trous.Eux, les beaux fils d'amour,‖ les gais coureurs de filles,Avaient pour compagnons‖ des vieillards à béquillesEt leur barbe était longue‖ et leurs ongles noircis.Trente et un jours, les yeux‖ de larmes obscurcisIls prièrent, veillant‖ le comte Horne, immobile,Sous le porche étendu ;‖ chaque matin OdilePassait au milieu d'eux,‖ disant de sa voix d'or :« Pour les pauvres, messieurs,‖ » et prenait sans effortLes agrafes des uns‖ et les colliers des autres.

Enfin un mois passé,‖ le jour des saints apôtres,L'évêque Otto, debout,‖ en tête du clergéEt le peuple à genoux‖ sous le parvis rangé,Odile en habits blancs‖ s'avança toute seuleEt, prenant par la main‖ une pauvresse aïeule,Aveugle et brèche-dents,‖ qui geignait près de là,Lui fit baiser au front‖ le comte et l'éveilla :

« Seigneur Horne, dit-elle‖ alors, rendez-moi grâce.« Vous avez conservé‖ l'épée et la cuirasse,« L'épée à pommeau d'or,‖ la cuirasse d'argent,« Et, sellé de velours,‖ le cheval alezan« Vous reste avec la bride‖ en fine orfèvrerie.« Car. selon le serment‖ d'un matin de folie,« Vous m'avez devant tous‖ embrassée en plein front« Et je vous dis merci,‖ seigneur, pour votre affront, »

Et, s'étant inclinée,‖ elle entra dans l'église.

Horne alors se leva‖ la face terne et griseEt, voyant ses amis‖ rangés le long du mur,Joignit les mains dans l'ombre,‖ entendant dans l'azurLa voix des cloches d'or‖ et des saints immobilesDans leurs niches de pierre,‖ autour des campaniles,Bénir le nom d'Odile‖ et de Chrisius vainqueur,Et la paix désormais‖ habita dans son cœur.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
90((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Mots à la rime
a porches / cloches féminine, assonanteb beffroi / froid masculine, non classiquec pierres / verrières féminine, classiqued d'azur / obscur masculine, classiquee dimanche / pervenche féminine, classiquef portail / d'émail masculine, classiqueg d'aurore / sonore féminine, classiqueh l'infini / granit masculine, non classiqueb sombre / l'ombre féminine, classiquec dragons / balcons masculine, classiqued d'ailes / hirondelles féminine, classiquee lys / plis masculine, classiquef laines / hautaines féminine, classiqueg portail / vitrail masculine, classiqueh Madone / l'aumône féminine, classiquei regard / brocart masculine, équivalentej merles / perles féminine, classiquek fins / d'échevins masculine, classiquea sires / sourires féminine, classiqueb loqueteux / souffreteux masculine, classiquec seigle / aigle féminine, classiqued chien / bien masculine, classiquea cortège / piège féminine, classiqueb d'amour / cour masculine, classiquec vie / compagnie féminine, classiqued gens / outrageants masculine, classiquee cuirasse / rosace féminine, classiquef dorés / degrés masculine, classiquea m'écorche / porche féminine, classiqueb baiser / poser masculine, classiquec messes / confesses féminine, classiqued caché / péché masculine, classiquee morveuse / vertueuse féminine, classiquef renom / Bouillon masculine, classiqueg suivantes / servantes féminine, classiqueh exorbitant / d'enfant masculine, classiquei sommes / gentilshommes féminine, classiquej l'assaut / sot masculine, classiquek simagrées / mijaurées féminine, classiquel parfois / doigts masculine, classiquem jure / chaussure féminine, classiquen genoux / roux masculine, classiqueo tienne / antienne féminine, classiquep dévots / cagots masculine, classiqueq roue / joue féminine, classiquer merci / voici masculine, classiques belle / selle féminine, classiquet serments / mens masculine, classiquea gageure / murmure féminine, classiqueb solennel / ciel masculine, classiquec joie / ploie féminine, classiqued piliers / escaliers masculine, classiquee l'aumône / couronne féminine, classiquef ciel / fiel masculine, classiqueg Odile / débile féminine, équivalenteh l'écraser / baiser masculine, classiquei farouche / bouche féminine, classiquea outrageants / gens masculine, classiqueb demoiselle / escarcelle féminine, classiquec s'inclinant / frissonnant masculine, classiqued suivre / ivre féminine, classiquee peur / stupeur masculine, classiquef inerte / ouverte féminine, classiqueg d'or / effort masculine, classiqueb bourse / course féminine, classiquec reculons / pas / jurons masculine, non classiqued place / cuirasse féminine, classiquee encor / d'or masculine, classiquef rigide / livide féminine, classiqueg d'horreur / terreur masculine, classiquea arrière / prière féminine, classiqueb lépreux / poudreux masculine, classiquec demeurèrent / tombèrent féminine, classiqued genoux / trous masculine, classiquee filles / béquilles féminine, classiquef noircis / obscurcis masculine, classiqueg immobile / Odile féminine, classiquei autres / apôtres féminine, classiqueb clergé / rangé masculine, non classiquec seule / aïeule féminine, classiqued là / l'éveilla masculine, classiquea grâce / cuirasse féminine, classiqueb d'argent / alezan masculine, classiquec orfèvrerie / folie féminine, classiqued front / affront masculine, non classiquea l'église / grise féminine, classiqueb mur / l'azur masculine, classiquec immobiles / campaniles féminine, classiqued vainqueur / cœur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.5

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

181 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le sang des dieux, Paris, EDOUARD-JOSEPH, ÉDITEUR, 1920· numérisation archive.org· Sources