Le sang des dieux, 1882· II Parfums anciens
III. Le rendez-vous
A SULLY-PRUDHOMME
VOUS souvient-il encor, madame,Du dernier jour de nos adieuxSur la grève noire et sans âmeOù nous étions venus tous deux ?
C'était aux premiers jours d'octobre,La mer, d'un bleu vif et très cru,Barrait au loin d'un grand trait sobreLa falaise et le roc abrupt.
Assis au pied de la falaise,Nous songions aux mois révolus,Avec l'indicible malaiseDe ceux qui ne se verront plus.
L'épreuve était définitive,Vos maux n'étaient que trop réels,Mon ombre n'était qu'attentive.Mes soins n'étaient que fraternels.
Tout revécut dans ma mémoire,Et l'émoi des premiers aveuxSous sa prunelle humide et noireEt son rire étrange et nerveux.
Et puis je la revis hautaineDans son duc, au retour du bois,L'œil étonné, daignant à peineMe reconnaître après un mois.
Les froids dédains, la voix polieDes laquais gourmés et moqueurs,Répondant : « Madame est sortie, »Les longs mépris et leurs rancœurs,
Le fiel amer des avanies,Tout me monta soudain au front,Lâche, abreuvé d'ignominiesJe me revis, lassé d'affront,
Comme un homme ivre dans la rue,Trébuchant sous le poids cuisantDe ma douleur encore accruePar l'œil étonné du passant ;
Et, le cœur gonflé de colère,Sentant ma blessure s'ouvrir,Je vous maudis, vous, l'étrangèreEt voulus vous faire souffrir.
L'instinct vous avertit sans douteCar vous levant, d'un ton distrait :« Si nous reprenions notre route ? »Et je vous suivis à regret ;
Et nous revînmes par la grève,Suivant d'un regard anxieux,Chacun le vol de notre rêveEnfui dans l'horizon pluvieux.
Moi, contemplant d'un œil atoneLa débâcle du rocher noirFuyant sous le ciel gris d automne,Comme un vague et long désespoir ;
Et vous plus calme, mais plus triste,Déplorant le précoce hiverDe mon pauvre cœur d égoïsteÉteint sans même avoir souffert.
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a madame / âme féminine, classiqueb adieux / deux masculine, classiquea d'octobre / sobre féminine, classiqueb cru / abrupt masculine, non classiquea falaise / malaise féminine, classiqueb révolus / plus masculine, classiquea définitive / qu'attentive féminine, classiqueb réels / fraternels masculine, classiquea mémoire / noire féminine, classiqueb aveux / nerveux masculine, classiquea hautaine / peine féminine, classiqueb bois / mois masculine, classiquea polie / sortie féminine, classiqueb moqueurs / rancœurs masculine, classiquea avanies / d'ignominies féminine, classiqueb front / d'affront masculine, classiquea rue / accrue féminine, classiqueb cuisant / passant masculine, classiquea colère / l'étrangère féminine, classiqueb s'ouvrir / souffrir masculine, classiquea doute / route féminine, classiqueb distrait / regret masculine, classiquea grève / rêve féminine, classiqueb anxieux / pluvieux masculine, classiquea atone / automne féminine, classiqueb noir / désespoir masculine, classiquea triste / égoïste féminine, classiqueb hiver / souffert masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le sang des dieux, Paris, EDOUARD-JOSEPH, ÉDITEUR, 1920· numérisation archive.org· Sources