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Les griseries, 1887· La damnation de pierrot

La damnation de pierrot

Jean Lorrain· FANTAISIE EN UN ACTE· strophes variées, alexandrins et heptasyllabes, 195 vers

Premier acte

Le décor est exquis :‖ un jardin Louis Seize,Charmilles et quinconce obscur.Un grand mélèzeA gauche, vers la droite‖ un immense escalierAux degrés envahis‖ d'herbes folles : au piedUne vasque de bronze,‖ où pleure une fontaine.Mais la source est tarie‖ et Ton entend à peineLe bruit de l'eau perlant‖ sur le torse ébréchéDes naïades.Le sol est humide et jonchéDe feuilles ; c'est l'automne‖ et la nuit va descendre.On perçoit au lointain‖ un air joyeux et tendreEt tout en satin blanc,‖ d'un pas vif et discretEntre en scène Pierrot,‖ le Pierrot de Lancret.Poudré, pantalon court,‖ la casaque Louis QuinzeA gros boutons s’ouvrant sur la blancheur du linge,La guitare à la main‖ et le mollet cambré,Il est musqué, pimpant,‖ fanfreluche, lustréEt semble en ce décor‖ austère et froid d'automneUn brin de lilas blanc,‖ qui valse et tourbillonne.

Une figure étrange‖ et sinistre le suit.Si Pierrot est le jour,‖ son comparse est la nuitEt le cœur est saisi‖ d'une angoisse profonde.

Drapé d'un grand manteau,‖ masqué, la tête blondeD'un blond roux, crespelé‖ comme une mousse d'ors,Cet homme est tout en noir,‖ en étroit justaucorpsDe velours, svelte et fier‖ et sanglé de cuir jaune.Sous son loup de satin‖ luisent deux yeux de faune.Fendu comme un compas,‖ il marche à grands pas lentsFantasques, inégaux ;‖ et, tintinnabulants,De clairs grelots d'argent‖ sonnent à ses chevilles.

Ce que. cet homme en noir‖ a dû tromper de fillesEst effrayant ! Ses yeux‖ sont d'un bleu dévorant ;Il est pétri d'horreur‖ et de charme attirant.Enfin, détail affreux,‖ l'homme à la cape noireA la place d'un luth‖ porte une bassinoire.

Pierrot, pauvre âme blanche,‖ ivre, joyeux, séduit,Gambade sur ses pas ;‖ l'Homme en noir le conduit.Ils font halte tous deux ;‖ pas un arbre ne bouge,Le ciel à l'horizon‖ est barré d'un trait rouge.

C’est ici ?

C’est ici : Lancret ipse pinxit.

Mon père !

Il en est mort (à Pierrot), mais quel air déconfit ?Ce parc a deux cents ans :‖ les autans et la biseL'ont un peu chiffonné :‖ d'où vient cette surprise ?Parce que par oubli‖ le Temps, ce niveleur,A respecté ton front‖ poudré de bateleur,Prince au trumeau dormant‖ d'un boudoir de marquiseTu croyais éternel‖ ton siècle… erreur exquise !Les peuples ont marché‖ pendant que tu dormais,Et les Amours ont fui,‖ mais non pas à jamais :Vois, je porte avec moi‖ la lyre évocatoire.Écoute ma chanson.

Ah ! pas de bassinoire !Je rêvais si tranquille‖ en mon cadre endormi ;Cruel, pourquoi m’as-tu réveillé ?

Pauvre ami,Ce parc abandonné‖ te rend-il si morose !Je peux le repeupler.‖ Chante-nous quelque chose

Moi, chanter !

Ta guitare est muette ?

Ton nom ?

Je te l'ai déjà dit,‖ blême et doux compagnon,L’homme en noir.

L’homme en noir ! Dans monsieur BenseradeJe ne t’ai jamais vu.

Parbleu. La bergeradeA l'horreur du Bon Sens.‖ Je reviens de l'exil.

Cet homme me fait peur‖ avec son air subtil.Jamais du bon vieux temps‖ le ciel n'était si rouge.Ce parc humide et froid‖ a l'âpre horreur d'un bougeEt ce bois tout l'aspect‖ d'un endroit mal hanté.

Dont Pierrot pourrait faire‖ un séjour enchanté.C'est l'heure noire et bleue‖ où tout s'idéalise ;Veux-tu voir apparaître‖ Aminthe et Cydalise,Dorimène ou Florinde,‖ étoiles d'opéra ;Vite un air de guitare‖ et tradéri déraLe jardin s'emplira‖ de songe et de mirage.Le charme évocatoire‖ opère d'âge en âge.Vois, la rougeur s'éteint‖ à l'horizon sanglantEt, blanche comme toi‖ dans son domino blanc,Vois monter au ciel bleu‖ la reine des féeries.Des bosquets rajeunis,‖ des pelouses fleuriesVeux-tu voir accourir‖ en habits d'apparat,Tout le monde enchanté,‖ que ton rêve adora !Chante, Pierrot, courage.

A toi donc, adorée,O lune, ô confidente‖ à la face nacrée.

Pierrot s'assied au pied‖ de l'escalier désert.Il chante, et tout à coup‖ déployant en flot clairSa robe de lumière‖ au-dessus des quinconces,Surgit la lune ; un bleu‖ reflet baigne les ronces.

Chanson de pierrot

Tel un doux baiser se poseAu front d'un amant discret,Apparaît la lune roseDans un ciel gris de Lancret. .

Dans la nuit et le mystèreSur des vieux airs de LulliEmbarquons-nous pour CythèreLouveciennes ou Marly.

L'ombre emplit des avenuesEt dans le vague et l'embrunDes parcs les naïades nuesOnt dit le nom de Lauzun.

C'est l'heure des sérénades,Où les beaux esprits rôdeursEncombrent les promenadesDe rondeaux et de fadeurs.

En grands chapeaux de bergères,En corsets de frais linonDes rimes folles, légèresFont voile pour Trianon.

C'est l'heure d'être marquiseEt de permettre à l'abbéLe baiser, praline exquise,Sur la nuque dérobé.

Je respecterai la moucheQue posa le chevalier,Et nous aurons ScaramouchePour chanteur et gondolier.

Tel un doux baiser se poseAu front d'un amant discret,Apparaît la lune roseDans un ciel gris de Lancret.

Et dans le parc ombreux‖ se perd la mélodie,Et Pierrot stupéfait,‖ la prunelle agrandie,Voit paraître au tournant‖ d'un chemin écartéUne femme en paniers‖ fleuris : une clartéLa suit : un cavalier‖ l'accompagne en silence.Sous la lune, à pas lents,‖ le beau couple s'avance.

Cydalise !

Elle-même.

Et souple et voltigeantSur ses pas, tout en soie‖ et taffetas changeant,Ce soupirant pâmé,‖ c'est lui, le beau Léandre.O falbalas glacés‖ de rose et de vert tendre,Cliquetants éventails,‖ chimère, ô pur trésor,Cydalise est vivante,‖ Amour triomphe encore !C'est bien elle, un peu lasse‖ et la canne à béquilleA la main, dans sa robe‖ à fleurs sur fond jonquilleEt si mince de taille‖ entre ses falbalas,Qu'on dirait une guêpe‖ en habits de gala.

Modère tes transports.

Juste au coin de la boucheCydalise autrefois‖ possédait une mouche !Ah ! ce grain de beauté,‖ quel appel au baiser !Laisse-moi le revoir.

Veux-tu bien t’apaiser !Le galant, qui paonne‖ et roucoule auprès d'elle,N’est pas d’humeur à te…

Je lui cherche querelleEt lui cloue…

Un moment écoute.

Ça iraÇa ira, ça iraLes aristos à la lanterne.

Quel est cet air lugubre ?

Un refrain d’opéra,Un bon final de drame.

Et sous la lune terneRougissant au milieu‖ d'un ciel soudain plombé,Quel est donc ce forban‖ sinistre au dos bombé ?

Ce comparse ? Le peuple.

Un mot pompeux et vide.

En effet.

On les guillotineraMessieurs les propriétaires,On les guillotinera,Et le peuple sourira.

Cydalise‖ a la face livide !Pourquoi cet œil vitreux ?‖ Un effroi m'a glacé.

Léandre à ses côtés‖ a l'air d'un trépassé.Horreur, leur cou branlant‖ sur leurs épaules bouge !A ces joyaux mêlé‖ quel est ce collier rougeQui coule sur sa gorge ?

Hé, tes sens sont troublés,Tes yeux voient mal.

J’ai peur. Ces yeux froids et collés,Cette bouche entr'ouverte‖ et ce cou blanc qui saigne…Ils chancellent tous deux ;‖ leur sang tiède me baigne.Grâce, grâce, j'étouffe,‖ ô l'effroyable nuit !

La vision sanglante‖ au loin s'évanouit.

Qu’en dit l’ami Pierrot ?

O bon roi Louis Seize !

La rime juste et bonne‖ en est quatre-vingt-treize.Brisés les bleus trumeaux,‖ les Watteau, les Lancret.Du pays des baisers‖ au pays du regretIl suffit d'un Marat‖ pour faire le voyage !A Paris maintenant, au Présent.Un nuageEnveloppe Pierrot‖ roulant des yeux hagards.La vasque, l'escalier,‖ le vieux parc aux regardsS'effacent, et l'on voit‖ pointer dans la nuit bruneLes dômes de Paris‖ dormant au clair de lune.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
64[aa] 8[abab] 1[aabab]
Mètre
Alexandrins et heptasyllabes (156 de 12, 36 de 7, 1 de 6, 1 de 8)· profil 7, 6+6
Mots à la rime
a Seize / obscur / mélèze féminine, classiqueb escalier / pied masculine, non classiquec fontaine / peine féminine, classiqued ébréché / naïades / jonché masculine, classiquee descendre / tendre féminine, classiquef discret / Lancret masculine, classiqueg Quinze / linge féminine, assonanteh cambré / lustré masculine, classiquei d'automne / tourbillonne féminine, classiquea suit / nuit masculine, classiqueb profonde / blonde féminine, classiqueb d'ors / justaucorps masculine, classiquec jaune / faune féminine, classiqued lents / tintinnabulants masculine, classiquee chevilles / filles féminine, classiqueb dévorant / attirant masculine, classiquec noire / bassinoire féminine, classiquea séduit / conduit masculine, classiqueb bouge / rouge féminine, classiquea ici / pinxit / père / déconfit masculine, classiqueb bise / surprise féminine, classiquec niveleur / bateleur masculine, classiqued marquise / exquise féminine, classiquee dormais / jamais masculine, classiquef évocatoire / chanson / bassinoire féminine, classiqueb endormi / réveillé / ami masculine, classiqueb morose / chose féminine, classiquea chanter / muette / nom / compagnon masculine, classiquea noir / Benserade / vu / bergerade féminine, classiqueb l'exil / subtil masculine, classiqueb rouge / bouge féminine, classiquec hanté / enchanté masculine, classiqueb s'idéalise / Cydalise féminine, classiquec d'opéra / déra masculine, classiqued mirage / âge féminine, classiquee sanglant / blanc masculine, classiquef féeries / fleuries féminine, classiqueg d'apparat / adora masculine, non classiquea courage / adorée / nacrée féminine, classiquea désert / clair masculine, non classiqueb quinconces / ronces féminine, classiquea pose / rose féminine, classiquea mystère / Cythère féminine, classiqueb Lulli / Marly masculine, classiquea avenues / nues féminine, classiqueb l'embrun / Lauzun masculine, classiquea sérénades / promenades féminine, classiqueb rôdeurs / fadeurs masculine, classiquea bergères / légères féminine, classiqueb linon / Trianon masculine, classiqueb l'abbé / dérobé masculine, classiquea mouche / Scaramouche féminine, classiqueb chevalier / gondolier masculine, classiquea mélodie / agrandie féminine, classiqueb écarté / clarté masculine, classiquec silence / s'avance féminine, classiquea Cydalise / même / voltigeant / changeant masculine, classiqueb Léandre / tendre féminine, classiquec trésor / encore mixte, classiqued béquille / jonquille féminine, mixtee falbalas / gala masculine, classiquea transports / bouche / mouche féminine, non classiqueb baiser / revoir / t’apaiser masculine, classiqueb d'elle / te / querelle féminine, classiquea cloue / écoute / ira / lugubre / d’opéra masculine, classiqueb lanterne / drame / terne féminine, classiqueb plombé / bombé masculine, classiquea peuple / vide / livide féminine, classiqueb glacé / trépassé masculine, classiquea gorge / troublés / mal / collés masculine, classiqueb saigne / baigne féminine, classiquec nuit / s'évanouit masculine, classiquea Pierrot / Seize / quatre-vingt-treize féminine, classiqueb Lancret / regret masculine, classiquec voyage / Présent / nuage féminine, classiqued hagards / regards masculine, classiquee brune / lune féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.7

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

195 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les griseries, Paris, TRESSE ET STOCK, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1887· numérisation archive.org· Sources