Modernités, 1885· Fleurs de boue· Fleurs de boue
Début
Dans la baignoire parfumée,Où s’opalise un lait d’iris,Zara, dans l’eau demi-pâmée,Déchiffre un courrier de Paris.
Un bout friand d’épaule rose,Plus loin un coin de genou blanc,Flots de chair blonde, où se pose,Ébloui, le regard tremblant,
Sont les jalons de nacre fineDu beau corps souple et délicat,Que sous l’eau laiteuse on devineDigne en tout point de l’Opéra :
Et sur ce coin d’épaule blanche,Que veine à peine un réseau bleu,L’entreteneur, un juif, se pencheLa gorge sèche et l’œil en feu.
Mais elle, sous l’eau qui frissonneDérobant brusquement sa chair,Interrompt monsieur qui bougonnePar un : « Lisez ceci, mon cher. »
Et comme au courrier des théâtresIl a pris la feuille et la lit,Écarquillant ses yeux bleuâtresSous ses lunettes d’or pâli :
« Hein, comme je dois être heureuse.Dit la baigneuse avec douceur,« La presse est-elle assez flatteuse ? »— « Oui, c’est un succès pour ta sœur,
« C’est une chance Inespérée,« Ce début, que tu craignais tant,« Trois rappels, la salle enivrée,« C’est un triomphe à bout portant.
« Jolie, intelligente et fine.« L’article me coûte assez cher,« Cinquante louis, mais… »— « J’imagine« Que vos yeux n’ont jamais vu clair. »
Et Zara sortant toute droiteDe la baignoire, où l’eau frémit,« Ô ganache, ô cervelle étroite,Crache-t-elle au vieux qui blêmit.
« Ma sœur est louée, encensée,« Le talent, le geste, l’émoi,« La salle entière électrisée,« Elle a tout et tout… Hé bien, moi !
« Où, suis-je en tout cela ? — Plaquée,« En vérité, c’est enrageant.« Ah, mon vieux, vous m’avez manquée,« Vous en aurez pour votre argent.
« Rosine ! et cassant la sonnette,Dont le gland tombe au fond de l’eau,« Mon costume de femme honnête,« Vite ma robe et mon chapeau,
« Mes gants de Saxe et ma fourrure,« Celle qui sent le vétiver.« Ah, je vais vous la mener dure,« Je deviens femme à reporter.
« J’aurai pour moi toute la presse,« Ça me connaît, moi, les journaux,« Ah ! vous laissez votre maîtresse« Au dernier plan, roi des nigauds.
« J’en aurai, moi, de ces articles,« Au prix coûtant, chair contre chair,« Bon vieux qui portez des besicles« Juste assez pour n’y plus voir clair. »
Et, poussant monsieur qui s’indigne,Elle endosse l’étroit peignoir,Chausse au trot ses mules de cygneEt ferme au verrou le boudoir.
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Octosyllabes surtout (68 de 8, 1 de 7)
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a parfumée / demi-pâmée féminine, classiqueb d’iris / Paris masculine, classiquea rose / pose féminine, classiqueb blanc / tremblant masculine, classiquea fine / devine féminine, classiqueb délicat / l’Opéra masculine, non classiquea blanche / penche féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea frissonne / bougonne féminine, classiqueb chair / cher masculine, classiquea théâtres / bleuâtres féminine, classiqueb lit / pâli masculine, non classiquea heureuse / flatteuse féminine, classiqueb douceur / sœur masculine, classiquea Inespérée / enivrée féminine, classiqueb tant / portant masculine, classiquea fine / mais / J’imagine féminine, classiqueb cher / clair masculine, classiquea droite / étroite féminine, classiqueb frémit / blêmit masculine, classiquea encensée / électrisée féminine, classiqueb l’émoi / moi masculine, classiquea Plaquée / manquée féminine, classiqueb enrageant / argent masculine, classiquea sonnette / honnête féminine, classiqueb l’eau / chapeau masculine, classiquea fourrure / dure féminine, classiqueb vétiver / reporter masculine, classiquea presse / maîtresse féminine, équivalenteb journaux / nigauds masculine, classiquea articles / besicles féminine, classiqueb chair / clair masculine, classiquea s’indigne / cygne féminine, classiqueb peignoir / boudoir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
69 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Modernités, Paris, E. Giraud et Cie, éditeurs, 1885· numérisation wikisource.org· Sources