Modernités, 1885· Fleurs de boue· Fleurs de boue
Idylle
Toutes les deux, les mains errantesÀ la nuque ou dans les cheveux,Sous leurs ombrelles éclairantesD’Andrinople à larges bords bleus,
Elles allaient, la taille priseDans l’étroite blouse en foulardSur la jupe de toile grise,De Fécamp à Saint-Léonard.
Elles allaient dans une fermeConsoler un vieux désespoir,Une vieille amie avant termeMorte au monde et toujours en noir.
Les yeux gros de sommeil encoreEt, sentant la fraîcheur de l’eau,Leurs cheveux de chanvre et d’auroreBien serrés sous leur grand chapeau,
Elles gravissaient, côte à côte,Dans l’air clair et bleu des matins,L’étroit raidillon de la côteAvec des rires argentins.
L’horizon des mers autour d’elle,Troué de vols de goëlands,Nimbait d’éclairs et de coup d’ailesLeurs cous minces et leurs fronts blancs.
Au milieu de la calme houleDes blés et des lins jaunissants,Dont l’ombre murmurante rouleDes fleurs et des odeurs d’encens,
Elles allaient dans la rosée,Et le velouté de leur chair,Dans le bleu du ciel enchâssée,Fleurissait au bord de la mer.
On arrivait à la masure.Contre les vieux pommiers sans fleursChacune essuyait sa chaussure,Aux cris des dindons querelleurs.
On entrait. Auprès d’une tableLa vieille amie en cheveux blancs,Les yeux tristes, l’air respectable,Cousait avec des doigts tremblants.
La joue usée aux lèvres fraîchesS’offrait. Deux maternels baisersEffleuraient à peine les pêchesDes fronts unis et reposés…
Puis de l’humble salle, embellieDe lys dans des vases de grés,La vieille heureuse, recueillie,Leur faisait gravir les degrés.
Là c’étaient toujours des surprisesDe l’aïeule aux deux jeunes sœurs,C’étaient en juillet des cerises,Des gâteaux poivrés, des douceurs.
C’était bourgeois, touchant, honnête.Coppée aurait fait un sonnetDu verger, de la maisonnette,De la dame et de son bonnet.
J’avais pris la douce habitudeD’aller les attendre en chemin,Des pinceaux, une ancienne étude…L’ombre d’un prétexte à la main.
Assis au tournant des trois routesDans l’âpre et bonne odeur du foin,J’épiais, le cœur aux écoutes,Leurs pas rythmés sonnant au loin.
L’attente était délicieuse :Sous le ciel implacable et purLa campagne silencieuseRoulait ses vagues de blé mûr.
Mais cette attente était un crimeQu’un mot m’a fait payer bien cher.Pourquoi l’azur est-il abîme,Pourquoi la fleur a-t-elle un ver ?
Vautré parmi les épis grêles,Un matin, qu’invisible, heureux,J’écoutais mes deux tourterellesPasser au fond d’un chemin creux,
J’entendis (d’année en année,Ce qu’on entend vous rend songeur)La plus jeune dire à l’aînée,En l’étreignant d’un bras rageur :
— Hé, part à deux, mon petit homme,« Te voir masser, c’est enrageant,« La vieille, à la fin nous assomme,« Elle en a trop pour son argent. »
Versification
- Forme
- 21 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 21(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 21 quatrains
- Mots à la rime
- a errantes / éclairantes féminine, classiqueb cheveux / bleus masculine, classiquea prise / grise féminine, classiqueb foulard / Saint-Léonard masculine, classiquea ferme / terme féminine, classiqueb désespoir / noir masculine, classiquea encore / d’aurore féminine, classiqueb l’eau / chapeau masculine, classiquea côte féminine, classiqueb matins / argentins masculine, classiquea d’elle / d’ailes féminine, non classiqueb goëlands / blancs masculine, classiquea houle / roule féminine, classiqueb jaunissants / d’encens masculine, classiquea rosée / enchâssée féminine, classiqueb chair / mer masculine, classiquea masure / chaussure féminine, classiqueb fleurs / querelleurs masculine, classiquea table / respectable féminine, classiqueb blancs / tremblants masculine, classiquea fraîches / pêches féminine, classiqueb baisers / reposés masculine, classiquea embellie / recueillie féminine, classiqueb grés / degrés masculine, classiquea surprises / cerises féminine, classiqueb sœurs / douceurs masculine, classiquea honnête / maisonnette féminine, classiqueb sonnet / bonnet masculine, classiquea habitude / étude féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea routes / écoutes féminine, classiqueb foin / loin masculine, classiquea délicieuse / silencieuse féminine, classiqueb pur / mûr masculine, classiquea crime / abîme féminine, classiqueb cher / ver masculine, classiquea grêles / tourterelles féminine, classiqueb heureux / creux masculine, classiquea année / l’aînée féminine, classiqueb songeur / rageur masculine, classiquea homme / assomme féminine, classiqueb enrageant / argent masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Modernités, Paris, E. Giraud et Cie, éditeurs, 1885· numérisation wikisource.org· Sources