Œuvres complètes, 1888‑1920· Premiers vers
La mort de Sappho
À PIERRE QUILLARD.
Orchestre Maestoso
La nuit montait des flots,‖ dans un frémissementLarge, éperdu, vivant,‖ sonore. Brusquement,Le vent froid passait, puis‖ s’arrêtait, et de rageS’emportait dans sa course‖ égarée et sauvage ;La rafale arrivait,‖ plus vive, et par instantsClaquait dans les remous‖ des souffles haletants,Ainsi qu’au tronc des mâts‖ le claquement des voiles.Des brumes s’enfuyaient‖ sous le vent des étoiles.Le bleu scintillement‖ du ciel plein de clartés,Calme, éclairait l’horreur‖ des flots épouvantés ;Et toutes les clameurs,‖ les cris, les plaintes vaguesDes rocs heurtés au front‖ par la lourdeur des vagues,Le fracas des écueils‖ qui plongent, arrachés,Les lames ruisselant‖ du sommet des rochersEt rentrant dans la mer‖ avec un bruit d’averse,Tous les cris du sinistre‖ Océan qui disperseLes blancheurs de l’écume‖ à travers l’horizon,Montaient avec la nuit‖ jusqu’à l’effloraisonDes astres.… Et, debout sur le haut promontoire,Sapphô cria, laissant‖ flotter sur la nuit noireSon péplos lumineux,‖ comme un grand albatrosOuvrant son aile au vent,‖ prête à quitter Lesbos :
Allegro
Ô mer ! mer triomphale‖ et bouleversée !Toi qui m’exaspérais‖ au temps d’autrefoisQuand je me remplissais‖ de ta grande voix,Ivre de pensée !
Aux rires infinis‖ de tes flots marinsQuand j’écoutais, la nuit,‖ tes cris d’épopée,Ma robe au vent flottante‖ et développéeTournant sur mes reins ;
Quand ta saveur salée‖ agaçait ma lèvre,Quand j’abaissais mes poings‖ en claquant des dents,Quand, la tête dressée‖ et les bras pendants,Je tremblais de fièvre !
Mer ! toi qui fus ma muse‖ et qui m’inspiras,Souviens-toi des grands soirs‖ où toutes mes vierges,Les cheveux dénoués,‖ chantaient sur tes berges,La cithare au bras !
Kypris Aphrodité‖ qui veut des souriresPalpitait doucement‖ dans nos seins voilésEt mêlait sa caresse‖ aux cris affolésDe nos grandes lyres.
Maintenant, tout est mort !‖ J’ai fini d’aimer !Quand je quittai Lesbos,‖ de honte indignée,Quand j’avais soif d’amour,‖ on m’a dédaignée :Mer, viens me calmer !
J’ai fait sauter du poing‖ les fils de ma lyrePour ne plus chanter d’autre‖ amour que le sien.Mer ! je reviens vers toi‖ comme au temps ancien,Finis mon martyre.
Si je ne peux plus voir‖ les yeux adorés,Si j’ai fini d’aimer,‖ j’ai fini de vivre.Viens rouler sur mon corps,‖ ô mer toujours ivre,Tes flots effarés !
30 octobre 1889.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 11((aa)) 8(abba)
- Mètre
- Vers de 11, 12 et 5 syllabes (24 de 11, 23 de 12, 8 de 5)· profil 5, 6+5, 6+6
- Strophes
- 8 quatrains, 1 distiques
- Mots à la rime
- a frémissement / Brusquement masculine, classiqueb rage / sauvage féminine, classiquec instants / haletants masculine, classiqued voiles / étoiles féminine, classiquee clartés / épouvantés masculine, classiquef vagues féminine, classiqueg arrachés / rochers masculine, classiqueh d’averse / disperse féminine, classiquei l’horizon / l’effloraison masculine, classiquej astres / promontoire / noire féminine, classiquek albatros / Lesbos masculine, classiquea bouleversée / pensée féminine, classiqueb d’autrefois / voix masculine, classiquea marins / reins masculine, classiqueb d’épopée / développée féminine, classiquea lèvre / fièvre féminine, classiqueb dents / pendants masculine, classiquea m’inspiras / bras masculine, classiqueb vierges / berges féminine, classiquea sourires / lyres féminine, classiqueb voilés / affolés masculine, classiquea d’aimer / calmer masculine, classiqueb indignée / dédaignée féminine, classiquea lyre / martyre féminine, classiqueb sien / ancien masculine, classiquea adorés / effarés masculine, classiqueb vivre / ivre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
55 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Pierre Louÿs, 1929 — 1931, tome 13, Genève, SLATKINE REPRINTS, 1973· numérisation wikisource.org· Sources