Œuvres complètes, 1888‑1920· Premiers vers
« Ô toi que je n’ai jamais vue »
Ô toi que je n’ai jamais vue,Qui jamais ne m’es apparueEt qui m’es pourtant bien connue,Ô toi !Fillette à la lèvre ingénue,Ma maîtresse tant attendue,Qu’en mes rêves je presse nueSur moi !
Ô mon amour ! ô ma chérie !Toi qui dois être si jolie,Ô toi que j’aime à la folie,Enfant !Bien que ton joli corps n’existeQue dans l’imagination tristeD’un pauvre fou au cœur d’artisteNaissant !
Pourquoi ne viens-tu pas vers moi ?Moi qui ne puis vivre sans toi,Tu me laisses tout seul… Pourquoi ?Cruelle !Hélas ! je ne puis voir ses yeux,Je ne puis sentir ses cheveux,Je ne serai jamais heureuxSans elle !
Si tu savais ! Pendant la nuit,Lorsque, tout seul dans mon grand lit,Dans le silence et loin du bruitJe rêve,Dans mes désirs inapaisésJe sens sur moi tous tes baisersSur ma joue ardente posésSans trêve.
Si tu savais cela, bien viteQuittant la maison qui t’abrite,Tu viendrais vers moi qui t’invite,Hélas !Oh ! tu viendrais, dis, ma petite,Sans plus que je te sollicite,Par ma passion déjà séduite,Tout bas.
Tu viendrais toute radieuse,Ployant ta taille gracieuse,Ô toi, si vive et si joyeuse,M’aimant,Tu m’apparaîtrais merveilleuseDans ta beauté voluptueuse,Entr’ouvrant ta lèvre amoureuseGaîment…
Mais peut-être ta destinéeComme la mienne est attristée ;Et, sous une grille enfermée,Tu doisDans ton couvent emprisonnée,Quand tu rêves, au lit couchée,Te sentir toute enamouréeParfois.
Être jeune, et vivre en prisons !Oh ! quand les désirs polissonsFont naître en toi de longs frissonsDe fièvres…Corbleu ! quelles démangeaisonsDe planter la devoirs, leçons,Pour poser sur les beaux garçonsTes lèvres !
Ah ! brise donc ton chapelet !Viens avec moi dans la forêt…Laisse-moi couper ton lacet…ÉclateDe rire, si cela te plaît.Laisse-moi froisser ton corsetEt chiffonner dans son filetTa natte.
Ah ! jouissons de notre jeunesse !Dénoue au vent ta folle tresse…Embrassons-nous, ô ma maîtresse,Veux-tu ?Laisse-moi te toucher sans cesse !Oh ! permets que je te caresseEt que sur mon sein je te presseÀ nu.
Oh ! pardon ! Que viens-je de dire ?Oh ! mon Dieu ! j’étais en délire.Quoi ! tu t’en vas, tu te retires ?Oh ! non !Tu resteras, dis !… Ton sourire,Je le verrai toujours luire.Oh ! tu ne vas pas me maudire ?…Pardon !
Soyons chastes et reste pure.Que sur ton sein blanc ta guipureMonte très haut sans échancrure !PermetsQue je baise sur ta figureTes yeux noirs que le ciel azure,Que je sente ta chevelureDe jais !
Mais restons-en là, ma chérie !Que toujours ta peau si jolie,Que ta gorge rose et polieD’enfant,Sous ta chemise ensevelie,Cache aux yeux sa forme arrondie,Dans ton chaste corset blottieGaîment.
Nous allons tant nous adorer !Je ne ferai que t’admirerEt, te regardant, murmurer :« Je t’aime ! »Sans jamais, jamais nous quitter,Nous allons tant nous embrasserQue tu finiras par m’aimerToi-même !
Et je verrai tes deux grands yeux,Je passerai mes doigts nerveuxDans la forêt de tes cheveuxSans trêve ;Et, restant ainsi tous les deux,Toujours contents, toujours joyeux…— Mais tout cela n’est, malheureux !Qu’un rêve !…
Ah ! pourquoi pensé-je, insensé !Dans mon esprit trop passionné,À ce que jamais je n’auraiSans doute,Puisqu’il me faut, emprisonnéDans un collège détesté,Suivre, sans bonheur ni gaîté,Ma route.
Puisque moi, dont toute l’envieEst une enfant jeune et jolieAvec qui je verrais la vieEn beauOn m’enterre, on me momifieDans cette école où je m’ennuie…Ah ! je te hais, pédagogie,Tombeau !
Oh ! mon Dieu ! c’est là la jeunesse,L’âge où déborde l’allégresse,Où tout plaisir est une ivresse !Et moi,Ma chair est vierge de caresse ;À seize ans, pas une maîtresseNe m’a juré, dans sa tendresse,Sa foi !
Mon amour dompté me déchire…La femme épandant son sourireVers le fruit défendu m’attire…Le jourVient où finira mon martyre ;Et, malgré ce qu’on pourra dire,Je connaîtrai, dans mon délire,L’amour !
3 février 1888.
Versification
- Forme
- 19 huitains (strophes variées)
- Rimes
- 16(aaabaaab) 3(aaabcccb)
- Mètre
- Octosyllabes et dissyllabes (114 de 8, 38 de 2)· profil 2, 8
- Strophes
- 19 huitains
- Mots à la rime
- a vue / apparue féminine, classiqueb connue / ingénue féminine, classiquec toi / moi masculine, classiqued attendue / nue féminine, classiquea chérie / jolie / folie féminine, classiqueb Enfant / Naissant masculine, classiquec n’existe / triste / d’artiste féminine, classiquea moi / toi / Pourquoi masculine, classiqueb Cruelle / elle féminine, classiquec yeux / cheveux / heureux masculine, classiquea nuit / lit / bruit masculine, classiqueb rêve / trêve féminine, classiquec inapaisés / baisers / posés masculine, classiquea vite / t’abrite féminine, classiqueb t’invite / petite féminine, classiquec Hélas / bas masculine, classiqued sollicite / séduite féminine, classiquea radieuse / gracieuse féminine, classiqueb joyeuse / merveilleuse féminine, classiquec M’aimant / Gaîment masculine, classiqued voluptueuse / amoureuse féminine, classiquea destinée / attristée féminine, classiqueb enfermée / emprisonnée féminine, classiquec dois / Parfois masculine, classiqued couchée / enamourée féminine, classiquea prisons / polissons masculine, classiqueb frissons / démangeaisons masculine, classiquec fièvres / lèvres féminine, classiqued leçons / garçons masculine, classiquea chapelet / forêt masculine, classiqueb lacet / plaît masculine, classiquec Éclate / natte féminine, classiqued corset / filet masculine, classiquea jeunesse / tresse féminine, classiqueb maîtresse / cesse féminine, classiquec Veux-tu / nu masculine, classiqued caresse / presse féminine, classiquea dire / délire féminine, classiqueb retires / sourire féminine, classiquec non / Pardon masculine, classiqued luire / maudire féminine, classiquea pure / guipure féminine, classiqueb échancrure / figure féminine, classiquec Permets / jais masculine, classiqued azure / chevelure féminine, non classiquea chérie / jolie féminine, classiqueb polie / ensevelie féminine, classiquec D’enfant / Gaîment masculine, classiqued arrondie / blottie féminine, classiquea adorer / t’admirer masculine, classiqueb murmurer / quitter masculine, classiquec t’aime / Toi-même féminine, classiqued embrasser / m’aimer masculine, classiquea yeux / nerveux masculine, classiqueb cheveux / deux masculine, classiquec trêve / rêve féminine, classiqued joyeux / malheureux masculine, classiquea insensé / passionné masculine, classiqueb n’aurai / gaîté masculine, classiquec doute / route féminine, classiqued emprisonné / détesté masculine, classiquea l’envie / jolie féminine, classiqueb vie / momifie féminine, classiquec beau / Tombeau masculine, classiqued m’ennuie / pédagogie féminine, classiquea jeunesse / l’allégresse féminine, équivalenteb ivresse / caresse féminine, classiquec moi / foi masculine, classiqued maîtresse / tendresse féminine, classiquea déchire / sourire féminine, classiqueb m’attire / martyre féminine, classiquec jour / L’amour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
152 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Pierre Louÿs, 1929 — 1931, tome 13, Genève, SLATKINE REPRINTS, 1973· numérisation wikisource.org· Sources