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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1888‑1920· Stances

Pervigilium Mortis

Pierre Louÿs· 18 quatrains, alexandrins, 72 vers

« Ouvre sur moi tes yeux‖ si tristes et si tendres,Miroirs de mon étoile,‖ asiles éclairés,Tes yeux plus solennels‖ de se voir adorés,Temples où le silence‖ est le secret d’entendre.

Quelle île nous conçut‖ des strophes de la mer ?Onde où l’onde s’enroule‖ à la houle d’une onde,Les vagues de nos soirs‖ expirent sur le mondeEt regonflent en nous‖ leurs eaux couleur de chair.

Un souffle d’île heureuse‖ et de santal soulèveTes cheveux, innombrables ailes,‖ et nous fuitDe la nuit à la rose,‖ arôme, dans la nuit,Par delà ton sein double‖ et pur, Delphes du rêve.

Parle. Ta voix s’incline‖ avec ta bouche. Un dieuLui murmure les mots‖ de la mélancolieHâtive d’être aimée‖ autant qu’elle est jolieEt qui dans les ferveurs‖ sent frémir les adieux.

Ta voix, c’est le soupir‖ d’une enfance perdue.C’est ta fragilité‖ qui vibre de mourir.C’est ta chair qui, toujours‖ plus fière de fleurir,Toujours se croit dans l’ombre‖ à demi descendue.

Enlaçons-nous. Le vent‖ vertigineux des joursArrache la corolle‖ avant la feuille morte.Le vent qui tourne autour‖ de la vie et l’emporteSans vaincre nos désirs‖ peut rompre nos amours.

Et s’il veut nous ravir‖ à la vertu d’éclore,Que nous restera-t-il‖ de ce jour surhumain ?La fièvre du front lourd,‖ trop lourd pour une main,Et le songe, qui meurt‖ brusquement à l’aurore.

— Nous mourrons lentement.‖ Je meurs dès aujourd’hui.Mon regard éperdu‖ va perdre sa lumière,Ma voix d’enfant, ma voix‖ pâlira la première,Mon rire, mon sourire‖ et l’amour avec lui.

Dis ! quel amour futur,‖ simple frère du nôtre,Goûtera la fraîcheur‖ de tout ce qui nous plût ?Qui sentira brûlants,‖ quand nous ne serons plus,Les vers qu’entre nos bras‖ nous fîmes l’un pour l’autre ?

Périr ! Et le savoir !‖ N’attendre que l’effroi !Regarde s’étoiler‖ mes jeunes doigts funèbres.Je touche en me haussant‖ les ailes des ténèbres.Par quel matin d’hiver‖ crierai-je que j’ai froid ?

Aurore qui grandit,‖ crépuscule qui tombe.Sur mon être au linceul,‖ déjà presque enterré,Les orgues rugiront‖ du ciel : Dies Iræ !Et les fleurs de mon lit‖ me suivront sur la tombe.

Non ! Pas encor ! Ce soir‖ nous exalte en sursaut.Ferme sur toute moi,‖ sur moi, ton bras qui tremble.Nos deux corps, nos deux cœurs,‖ nos deux bouches ensemble !Ah ! je vis !… Tout est chaud !‖ Tout est chaud ! Tout est chaud !

— Nul ne peut abolir‖ que par un jour d’automne,Moi qui t’étreins ici,‖ je ne t’aie emportéL’encens, la myrrhe et l’or‖ de ta divinité,Le beau sang d’Aphrodite‖ et le sang de Latone.

Nul ne peut, lorsqu’Amour‖ se fit chair, menacerNi verbe ni mutisme‖ oublieux ou vivace.Le rythme de deux cœurs‖ frappe et marque la traceDe deux pas, sur le sol,‖ sur le roc du passé.

Que la mort, désormais,‖ de ses mains maternelles,T’épargne les douleurs‖ de tes lointains hivers :Le Temps même ne peut‖ faire mourir un versAu chérissant esprit‖ que penchent tes prunelles.

Comme au jour d’alliance‖ où tu vins et pleurasSur nos destins épars,‖ sur notre vie en cendres,Ouvre sur moi tes yeux‖ si tristes et si tendres.J’enferme le bonheur‖ tout entier dans mes bras. »

Laissez-vous assombrir,‖ fleur noire, courbes d’urne,Long corps fluide et sauf‖ des brumes du Léthé.Disparaissez du soir‖ dans l’univers nocturne.La couleur qui s’éteint‖ remonte à la clarté.

Libre des dieux, une onde‖ éternelle peut naîtreOù moururent les jours‖ qui murmurent : « J’aimais »,Si le Verbe au sang pur‖ trouve aux sources de l’êtreLe battement du vers‖ dans la vie à jamais.

Versification

Forme
18 quatrains (strophes variées)
Rimes
16(abba) 2(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
18 quatrains
Mots à la rime
a tendres / d’entendre féminine, non classiqueb éclairés / adorés masculine, classiquea mer / chair masculine, classiqueb onde / monde féminine, classiquea soulève / rêve féminine, classiqueb fuit / nuit masculine, classiquea dieu / adieux masculine, non classiqueb mélancolie / jolie féminine, classiquea perdue / descendue féminine, classiqueb mourir / fleurir masculine, classiquea jours / amours masculine, classiqueb morte / l’emporte féminine, classiquea d’éclore / l’aurore féminine, classiqueb surhumain / main masculine, classiquea aujourd’hui / lui masculine, classiqueb lumière / première féminine, classiquea nôtre / l’autre féminine, classiqueb plût / plus masculine, non classiquea l’effroi / froid masculine, non classiqueb funèbres / ténèbres féminine, classiquea tombe féminine, classiqueb enterré / Iræ masculine, classiquea sursaut / chaud masculine, classiqueb tremble / ensemble féminine, classiquea d’automne / Latone féminine, classiqueb emporté / divinité masculine, classiquea menacer / passé masculine, non classiqueb vivace / trace féminine, classiquea maternelles / prunelles féminine, classiqueb hivers / vers masculine, classiquea pleuras / bras masculine, classiqueb cendres / tendres féminine, classiquea d’urne / nocturne féminine, classiqueb Léthé / clarté masculine, classiquea naître / l’être féminine, classiqueb J’aimais / jamais masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.7

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Pierre Louÿs, 1929 — 1931, tome 13, Genève, SLATKINE REPRINTS, 1973· numérisation wikisource.org· Sources