Œuvres complètes, 1888‑1920· Premiers vers
Première sextine
Des frissons froids, plissés‖ brusquement sur la mer ;Le blanc silence ; un vent‖ désolé : c’est l'hiver.Le crépuscule éteint‖ qui sombre dans la nueA fini d’éclairer‖ les flots de teintes chair ;Et le soleil est mort‖ dans la profondeur nueParmi les frondaisons‖ de la flore inconnue.
Alors, dans le silence,‖ une voix inconnueS’éleva lentement ;‖ et je vis de la merSurgir une sirène,‖ incorruptible et nue,Qui parmi le brouillard‖ épars au vent d’hiverAvait des fleurs de givre‖ aux pointes de sa chairEt s’argentait plus blanche‖ aux blancheurs de la nue.
Une bourrasque vint‖ qui dissipa la nue.Tout s’éclaircit. Je vis‖ resplendir l’Inconnue.La banquise était moins‖ neigeuse que sa chair.Elle errait comme un bloc‖ de glace dans la mer,Sous la lueur navrante‖ et morte de l’hiverDressant hors des flots noirs‖ sa virginité nue.
Et vers les cieux lointains,‖ vers la nuit vide et nue,Vers les astres rêvés,‖ obscurcis par la nue,Mondes cristallisés‖ dans l’éternel hiver,Vers l’éther pur où souffle‖ une brise inconnue,Vers un bleu plus profond‖ que le bleu de la mer,Dans un baiser plus long‖ que les baisers de chair.
Elle, avec un frisson‖ qui fit trembler sa chairDe sa jambe splendide‖ à son épaule nue,Émergea tout entière‖ et prit pied sur la mer.La désolation‖ qui tombait de la nueSemblait ravir son corps‖ d’une joie inconnue,Et ses yeux grands ouverts‖ ne voyaient pas l’hiver.
Elle exultait ainsi,‖ toutes les nuits d’hiver,Sous l’ouragan glacé‖ pétrifiait sa chairEt plongeait comme un roc‖ dans la mer inconnue.Mais seule, cette nuit,‖ sur l’immensité nueElle monta,‖ resplendissante, vers la nueEt disparut, laissant‖ l’ombre envahir la mer.
La mer sombre reprit‖ sa tristesse d’hiver.Dans la nue avait fui‖ sa déesse de chair,Et l’onde nue hurlait‖ une plainte inconnue.
12 avril 1890, Minuit.
Versification
- Forme
- Sextine
- Rimes
- 2(aababb) 3(ababba) 4(aabbba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a mer / l'hiver masculine, classiqueb nue féminine, classiquec chair / mer masculine, classiqued inconnue féminine, classiqued d’hiver / chair masculine, classiquea nue / l’Inconnue féminine, classiquec l’hiver / hiver masculine, classiqueb nue / inconnue féminine, classiqued mer / chair masculine, classiqued l’hiver / d’hiver masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
39 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Pierre Louÿs, 1929 — 1931, tome 13, Genève, SLATKINE REPRINTS, 1973· numérisation wikisource.org· Sources