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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Épîtres et élégies, 1819· Élégies

ÉLÉGIE XII. Le tombeau de l’étranger

Charles Loyson· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 126 vers

IMMOLÉ loin des tiens‖ par la lance guerrière,Dors sous la tombe hospitalière,Dors, O jeune étranger,‖ du sommeil des héros !Et puisses-tu trouver légèreCette humble sépulture,‖ où la main d'une mèreSous des gazons épais‖ a recueilli tes os !

Dors, tu ne verras plus‖ les rives de la Sprée,Où ton drapeau sans toi‖ s'en retourna vainqueur.Mais dis-moi, malheureux,‖ si dans cette contréeTu laissas, en partant,‖ une mère, une sœur,Et, quoique jeune encore,‖ une épouse adorée,Que ton absence‖ accable de douleur !Une épouse ! ah ! regrets !‖ qui fidèle à t'attendre,Va par la ville chaque jour,A tes compagnons de retour,Redemander l'époux‖ qu'ils ne pourront lui rendre !Guerriers, oh ! par pitié‖ ménagez son amour !Si vous savez‖ la terrible nouvelle,Gardez qu'un récit trop fidèleNe lui ravisse son erreur.Laissez faire le tems.‖ Le tems, pour son malheur,Ne lui dira que trop‖ la vérité cruelle.

Dors, jeune infortuné,‖ goûte ici le repos.Et puisses-tu trouver légèreCette humble sépulture,‖ où la main d'une mèreSous des gazons épais‖ a recueilli tes os !

De rêves séduisans‖ tu te berçais, sans doute ;A travers de brillans hasards,La gloire et la fortune,‖ à tes jeunes regards,De leur temple éclatant‖ ouvraient déjà la route.Déjà tu triomphais‖ dans ces nobles remparts,Ou d'une main mal affermie,La victoire à regret‖ plantait vos étendards,Et triste, s'étonnait‖ d'entrer en ennemie.Quel immortel honneur,‖ lorsque dans tes foyers,De tes nombreux exploits‖ rappelant la mémoire,Tu pourras te montrer‖ le front ceint de lauriersCueillis aux climats même‖ où les produit la gloire !Écoute, entends-tu les clairons,Qui sonnent l'heure des alarmes ?Vois-tu bondir ces escadrons ?Aux armes ! soldat, prends tes armes :Hate-toi, crains qu'un autre‖ en ces murs orgueilleuxNe conduise avant toi‖ son coursier belliqueux.Infortuné !‖ la Parque meurtrièreA sur tes jours‖ ouvert ses noirs ciseaux,Et te voilà‖ couché dans la poussière.

Dors, ô jeune étranger,‖ du sommeil des héros !

Qu'entends-je, et quelle voix impieMe fait un crime de mes pleurs ?Quel inhumain,‖ dans ses lâches fureurs,Veut que j'outrage‖ une cendre ennemie ?Barbare, ah ! plus que toi‖ j'adore la patrie.Oui, contre nous, un jour,‖ du fond de leurs climats,Soulevant de nouveau‖ les nations lointaines,Que le flot de la guerre‖ inonde encor nos plaines,Et qu'on nous juge alors‖ au milieu des combats.La charge sonne ; suis mes pas,Viens me voir au milieu‖ des ennemis en armes,Viens me voir acheter‖ le pardon de ces larmesQue je verse sur leur trépas.Oui, jeune infortuné,‖ dans les combats, sans crime,J'aurais porté le coup‖ qui ta percé le sein ;Jeune infortuné, cette mainN'eût point à mon pays‖ refusé sa victime.La terre te couvre aujourd'huiDans cette demeure dernière,L'ennemi disparaît,‖ et je n'ai plus pour luiQue la pitié,‖ les pleurs et la prière.

Hélas ! nous sommes tous‖ enfans de la poussière,Nous sommes tous, hélas !‖ citoyens des tombeaux.Dors sous la tombe hospitalière,Dors, malheureux, dors en repos.

Quel climat n'a pas vu‖ nos guerriers intrépides ?Le grenadier français,‖ aux pieds des Pyramides,Dressa ses pavillons.La Moscoua tremblante‖ a sous nos bataillonsCourbé ses flots rapides.Ou payant la victoire,‖ ou marquant nos revers,Notre sang a partout‖ coulé dans l'univers.Tous nos frères ont-ils‖ reçu la sépulture ?Ne fut-il point entre eux‖ quelques infortunés,Dont les restes abandonnés,Aux oiseaux dévorans‖ ont servi de pature ?Triste fruit des combats !‖ ah ! sans doute, ah ! du moins,Quelquefois des Français‖ les cendres malheureusesOnt aussi rencontré‖ des ames généreuses,Et reçu les funèbres soins.Gloire aux amans de la patrie,Qui sur des bords lointains‖ lui prodiguent leur viePour la défendre ou la venger.Gloire, honneur à l'ami‖ de l'humanité sainte,Qui sous de verts gazons‖ fermés d'une humble enceinte,Donne une tombe à l'étranger.

Frappé par la lance guerrière,Dors, jeune infortuné,‖ goûte ici le repos :Dors sous la tombe hospitalière.Non, non, ce n'est pas moi‖ qui troublerai tes os.

Quel calme autour de toi‖ règne en ces lieux tranquilles !Que les zéphyrs légers,‖ sur ces feuilles mobiles,Soupirent doucement !Que ce beau fleuve au loin‖ dans les plaines fertilesS'épanche mollement !Oui, la nature entière,‖ en cette solitude,De tes bienfaiteurs généreux,Partage la sollicitude,Et de soins consolans‖ rivalise avec eux.Mais l'astre de la nuit,‖ sur les hauteurs voisinesÉlève à demi son flambeau,Et ses douces clartés,‖ sous ces noires épines,Viennent avec mystère‖ éclairer ton tombeau.Peut-être en ce moment‖ ton père et sa compagne,Si déjà la douleur‖ n'a causé leur trépas,A ses pâles rayons‖ traversant la campagne,L’un sur l'autre appuyés,‖ reviennent pas à pasVers leur cabane où tu n'es pas.Ah ! du moins puissent-ils apprendreQue ton ombre a reçu‖ les funèbres honneurs,Qu'une mère a soin de ta cendre,Et qu’un Français‖ a chanté tes malheurs.

Immolé loin des tiens‖ par la lance guerrière,Dors sous la tombe hospitalière,Dors, ô jeune étranger,‖ du sommeil des héros !Et puisses-tu trouver légèreCette humble sépulture,‖ où la main d'une mèreSous des gazons épais‖ a recueilli tes os.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
5[aa] 10[abba] 1[ababab] 1[abbab] 2[aabba] 10[abab] 1[abbaa] 1[aabab] 1[ababb]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (76 de 12, 37 de 8, 9 de 10, 4 de 6)· profil 6, 8, 4+6, 6+6
Mots à la rime
a guerrière / hospitalière féminine, classiqueb héros / os masculine, classiquec légère / mère féminine, classiquea Sprée / contrée / adorée féminine, classiqueb vainqueur / sœur / douleur masculine, classiquec t'attendre / rendre féminine, classiqued jour / retour / amour masculine, classiquee nouvelle / fidèle / cruelle féminine, classiquef erreur / malheur masculine, classiquea repos / os masculine, classiquea doute / route féminine, classiqueb hasards / regards masculine, classiquec remparts / étendards masculine, classiqued affermie / ennemie féminine, classiquee foyers / lauriers masculine, classiquef mémoire / gloire féminine, classiqueg clairons / escadrons masculine, classiqueh alarmes / armes féminine, classiquei orgueilleux / belliqueux masculine, classiquej meurtrière / poussière féminine, classiquek ciseaux / héros masculine, classiquea impie / ennemie / patrie féminine, classiqueb pleurs / fureurs masculine, classiquec climats / combats masculine, classiqued lointaines / plaines féminine, classiquee pas / trépas masculine, classiquef armes / larmes féminine, classiqueg crime / victime féminine, classiqueh sein / main masculine, classiquei aujourd'hui / lui masculine, classiquej dernière / prière féminine, classiquea poussière / hospitalière féminine, classiqueb tombeaux / repos masculine, classiquea intrépides / Pyramides / rapides féminine, classiqueb pavillons / bataillons masculine, classiquec revers / l'univers masculine, classiqued sépulture / pature féminine, classiquee infortunés / abandonnés masculine, classiquef moins / soins masculine, classiqueg malheureuses / généreuses féminine, classiqueh patrie / vie féminine, classiquei venger / l'étranger masculine, classiquej sainte / enceinte féminine, classiquea tranquilles / mobiles / fertiles féminine, classiqueb doucement / mollement masculine, classiquec solitude / sollicitude féminine, classiqued généreux / eux masculine, classiquee voisines / épines féminine, classiquef flambeau / tombeau masculine, classiqueg compagne / campagne féminine, classiqueh trépas / pas masculine, classiquei apprendre / cendre féminine, classiquej honneurs / malheurs masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Épîtres et élégies, Paris, CHEZ P.F. DELSTRE, LIBRAIRE, 1819· numérisation books.google.fr· Sources