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Poésies complètes I, 1907· II Veilles du jour et de la nuit La chanson des heures ― La Chansons des mois· I La chanson des heures

À la lune

Albert Lozeau· quatrains, alexandrins, 76 vers

I

Quand la lune au ciel noir‖ resplendit claire et ronde,Le vers en mon cerveau‖ comme une eau vive abonde.Il coule naturel‖ comme une source au bois,Avec des sons fluets‖ de flûte et de hautboisEt, souvent, des accords‖ doux et mélancoliquesD’harmonium plaintif‖ et de vieilles musiques.

La lune verse au cœur‖ sa blanche intimitéDe rêve vaporeux‖ où passe une beauté,Et dans les chemins creux‖ où la fraîcheur s’exhaleAjoute aux flaques d’eau‖ quelques mares d’opale,Où l’on voit quelquefois‖ se noyer éperduUn insecte ébloui‖ dans de l’astre épandu.

Mais elle qui parait‖ pour toujours endormie,Apaisée à jamais‖ dans la grande accalmie,Est si puissante encor‖ qu’elle émeut l’OcéanEt fait frissonner l’homme‖ aussi dans son néant.Elle rend plus hardis‖ les jeunes gens timidesEt plus près de l’amour‖ la vierge aux yeux candides.

Tu n’es pas morte, non !‖ chère clarté des soirsQui trembles sur les lacs‖ comme sur des miroirs !Et le cerf altéré‖ qui boit à l’onde claireEn même temps que l’eau‖ boit aussi ta lumière ;Tu circules en lui‖ comme un sang plus divin,Car on n’absorbe pas‖ de la splendeur en vain !

Le vaste ciel poudré‖ d’étoiles d’or scintille.Quelqu’un dans l’ombre, en bas,‖ attend qu’un rêve brille.La Lune bienveillante‖ au sourire d’argent,Aide en son pur labeur‖ le poète songeant,Et tendrement, le long‖ de ses rayons sublimes,Laisse glisser des vers‖ chantants aux belles rimes.

Ô Lune ! quel mystère‖ habite en ta clarté,Et quel pacte te lie‖ à notre humanité ?Toi pour qui les anciens‖ vivants eurent un culte,Tu fais régner sur nous‖ ton influence occulte ;Et ton charme attirant‖ fait même, comme un jeu,Tourner les papillons‖ des nuits dans ton feu bleu !

II

Quand tu parais, les soirs‖ bénis, à ma fenêtre,Ta lumière lointaine‖ et vague me pénètre,Et je me baigne en toi !‖ Transfigurant ma chair,Tu me fais pur et beau,‖ surnaturel et clair ;Et je suis comme un dieu‖ tout imprégné de lune,Participant ainsi‖ qu’un astre à la nuit brune !Oh ! l’heure incomparable‖ et la divine nuit !Où donc l’amer chemin ?‖ Où donc le morne ennui !La souffrance est passée,‖ et ma joie est profondeDe goûter ici-bas‖ la paix d’un autre monde…Je ne me livre pas‖ au néant du sommeil,Et j’attends l’heure triste‖ où viendra le soleil…

III

Changeante Lune ! Un soir,‖ au ciel couleur d’ardoiseTu montas rouge ainsi‖ qu’un énorme tison ;Et petit à petit,‖ en laissant l’horizon,Tu pris une nuance‖ exquise de turquoise.

Une autre fois, ce fut‖ comme une boule d’orQue masquait par moment‖ un passager nuage ;Et puis tu redevins‖ la Lune au bleu visage,La Lune habituelle‖ et que je vois encor.

Un lourd après-midi‖ de juillet, tu fus blancheComme une immense hostie‖ apparue en l’azur ;Tu fondis, tel un peu‖ de neige au soleil dur,Et l’on ne revit plus‖ ta face qui se penche…

IV

Quand tu pleus en reflets‖ sur les grands arbres verts,Les oiseaux endormis‖ que tu trempes d’opaleDoivent songer à Toi,‖ Lune adorable et pâle,Pénétrés de bien-être‖ en leurs abris divers.

Leur petite âme frêle,‖ inquiète et farouche,Se pelotonne à l’aise‖ en leurs chauds petits corps,Quand tu luis ; chaque oiseau‖ craignant les mauvais sortsFait sa prière à Toi,‖ Lune, quand il se couche.

Et tu veilles sur l’homme‖ autant que sur le nid,Du haut de ta demeure‖ inaccessible et sombre ;Car le mal, ce complice‖ ordinaire de l’ombre,À dû craindre souvent‖ ton regard infini.

Ô Lune ! jusqu’à toi‖ permets que je m’élève !Je rampe plein d’ennui !‖ Jette-moi des rayons,Que je m’en serve ainsi‖ que de bleus échelonsPour suivre dans l’éther,‖ ton domaine, mon rêve !

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
6(aabbcc) 6((aa)) 7(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
7 quatrains, 6 sizains, 1 distiques
Mots à la rime
a ronde / abonde féminine, classiqueb bois / hautbois masculine, classiquec mélancoliques / musiques féminine, classiquea intimité / beauté masculine, classiqueb s’exhale / d’opale féminine, classiquec éperdu / épandu masculine, classiquea endormie / accalmie féminine, classiqueb l’Océan / néant masculine, non classiquec timides / candides féminine, classiquea soirs / miroirs masculine, classiqueb claire / lumière féminine, classiquec divin / vain masculine, classiquea scintille / brille féminine, classiqueb d’argent / songeant masculine, classiquec sublimes / rimes féminine, classiquea clarté / humanité masculine, classiqueb culte / occulte féminine, classiquec jeu / bleu masculine, classiquea fenêtre / pénètre féminine, classiqueb chair / clair masculine, classiquec lune / brune féminine, classiqued nuit / ennui masculine, non classiquee profonde / monde féminine, classiquef sommeil / soleil masculine, classiquea d’ardoise / turquoise féminine, classiqueb tison / l’horizon masculine, classiquea d’or / encor masculine, classiqueb nuage / visage féminine, classiquea blanche / penche féminine, classiqueb l’azur / dur masculine, classiquea verts / divers masculine, classiqueb d’opale / pâle féminine, classiquea farouche / couche féminine, classiqueb corps / sorts masculine, classiquea nid / infini masculine, non classiqueb sombre / l’ombre féminine, classiquea m’élève / rêve féminine, classiqueb rayons / échelons masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.4

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Montréal, ?, 1925· numérisation La Bibliothèque électronique du Québec· Sources