Poésies complètes II, 1912· Le miroir des jours (1907-1912)· III L’âme et l’esprit
La passion
Ainsi que l’ivrogne à son verre,Comme à l’opium le fumeur,De même que l’aigle à son aire,Ainsi que l’abeille à la fleur,
Celui qui mit un jour sa lèvre,Poésie, à ton vase d’or,Dans la peine, l’amour, la fièvre,Y reviendra jusqu’à la mort !
Car la sublime maladieCircule à jamais dans son sang ;Et son cœur ardent s’incendieD’un foyer toujours renaissant !
Et sa soif est inextinguible !Et plus à la coupe du BeauIl boit, – ô délice terrible !Plus il brûle d’un feu nouveau
La passion fatale et forteEn fait un esclave éternelQui traîne sa volonté morteLe long des jardins bleus du ciel !
Lucide ivresse de l’idée !Sa raison voyage là-hautComme par une âme guidée,Qui prononce tout, sans un mot !
Son corps pèse peu sur la terre ;Il est seul et silencieux,Mais ne se sent pas solitaire :Quelqu’un l’accompagne des yeux…
Une voix lui souffle des phrasesPleines de douceur et d’amour,Si bien qu’il marche dans l’extaseComme dans la clarté du jour.
Pour subir la grâce du charme,Il n’a qu’à se faire humble et doux,À ne pas rougir de ses larmes,Parfois, à se mettre à genoux,
À présenter son front docileÀ l’appel du rayonnement,Ainsi qu’une petite filleAux caresses de sa maman.
Car la lumière, c’est la joie ;Quand on est ivre de beauté,C’est que Dieu lui-même l’envoieÀ notre obscure humanité.
Muse, à ta coupe je veux boire !Penche-la tendrement vers moi ;Ton philtre abolit la mémoire :Je serais malheureux sans toi…
Ouvrant mes yeux sur l’autre monde,Sur ma misère tu les clos,Et mon âme qui vagabondeN’entend pas ses propres sanglots !
Tu m’éloignes tant de moi-mêmeQuand tu m’as versé ta liqueur :Tu ne sais pas comme je t’aime,Toi qui n’as pas trompé mon cœur !…
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a verre / aire féminine, classiqueb fumeur / fleur masculine, classiquea lèvre / fièvre féminine, classiqueb d’or / mort masculine, non classiquea maladie / s’incendie féminine, classiqueb sang / renaissant masculine, non classiquea inextinguible / terrible féminine, classiqueb Beau / nouveau masculine, classiquea forte / morte féminine, classiqueb éternel / ciel masculine, classiquea l’idée / guidée féminine, classiqueb là-haut / mot masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb silencieux / yeux masculine, classiquea phrases / l’extase féminine, non classiqueb d’amour / jour masculine, classiquea charme / larmes féminine, non classiqueb doux / genoux masculine, classiquea docile / fille féminine, classiqueb rayonnement / maman masculine, non classiquea joie / l’envoie féminine, classiqueb beauté / humanité masculine, classiquea boire / mémoire féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea monde / vagabonde féminine, classiqueb clos / sanglots masculine, classiquea moi-même / t’aime féminine, classiqueb liqueur / cœur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.9
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Montréal, ?, 1925· numérisation La Bibliothèque électronique du Québec· Sources