Poèmes incongrus, 1891
Les culs-de-jatte
Levant leurs têtes incongrues,Les culs-de-jatte dans les ruesImplorent les foules bourrues.
Ils vont sans jamais se lasser,Et se servent pour avancerDe simples fers à repasser.
Rangés sur les places publiquesComme les moineaux pacifiquesLe long des fils télégraphiques,
Ils reposent leur fondementSur le sol du gouvernementSans payer l’enregistrement !
Chacun d’une voix lamentableHarcèle une âme charitable :C’est un vacarme épouvantable !
La police à ce concertoOppose parfois son veto,Ça les fait rompre subito.
L’un à l’autre accrochés en grappeIls s’en vont d’étape en étapeEt jamais on ne les rattrape !
Grâce, éternels persécuteurs,Pincez plutôt les malfaiteurs,Ces éclopés sont électeurs.
Ces éclopés, toute leur vie,Ont une table bien servie.Ah ! je comprends qu’on leur envie
Le bonheur de ne marcher pas !C’est si fatigant ici-basD’allonger toujours ses compas,
Quand, paria de la nature,On peut avec désinvoltureTraîner son derrière en voiture !
Souvent ils se battent entre euxEt mordent le pavé boueuxEn se tenant par les cheveux.
Mais un confrère les ramasse,Chacun rajuste sa tignasse,Et l’on déjeune à Montparnasse.
Ô bienheureux estropiésQui buvez comme des pompiersEt n’avez point de cors aux pieds !
Toujours sans remords, sans alarmes,Vous engraissez comme des carmesEt ne craignez pas les gendarmes.
Car avec un tronc raccourciL’on n’a jamais d’autre souciQue de dire au passant : « Merci ! »
Enfin, loin de la politique,Le bon cul-de-jatte fabriqueDes enfants pour la République.
Et lorsque, devenu très vieux,Après un passé vertueuxIl va rejoindre ses aïeux,
Son âme vers les cieux s’envoleDans une éclatante auréole,Alors on voit, touchant symbole,
Tous ses camarades en deuilPleurer autour de son cercueil,En buvant du vin d’Argenteuil.
Seigneur, rendez-moi cul-de-jatte,Et plus sage que feu Socrate,Point ne me foulerai la rate.
Je m’humecterai de médoc,Chaque soir je boirai mon bock,Et j’irai dans les five o’clock !
Vins fins et chère délicateTeindront mon nez en écarlate.Seigneur, rendez-moi cul-de-jatte !
Versification
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a incongrues / rues / bourrues féminine, classiquea lasser / avancer / repasser masculine, classiquea publiques / pacifiques / télégraphiques féminine, classiquea fondement / gouvernement / l’enregistrement masculine, classiquea lamentable / charitable / épouvantable féminine, classiquea concerto / veto / subito masculine, classiquea grappe / étape / rattrape féminine, classiquea persécuteurs / malfaiteurs / électeurs masculine, classiquea vie / servie / envie féminine, classiquea pas / ici-bas / compas masculine, classiquea nature / désinvolture / voiture féminine, classiquea eux / boueux / cheveux masculine, classiquea ramasse / tignasse / Montparnasse féminine, classiquea estropiés / pompiers / pieds masculine, classiquea alarmes / carmes / gendarmes féminine, classiquea raccourci / souci / Merci masculine, classiquea politique / fabrique / République féminine, classiquea vieux / vertueux / aïeux masculine, classiquea s’envole / auréole / symbole féminine, classiquea deuil / cercueil / d’Argenteuil masculine, classiquea cul-de-jatte / Socrate féminine, classiqueb rate / délicate féminine, classiquea médoc / bock / o’clock masculine, classiqueb écarlate / cul-de-jatte féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
69 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes incongrus, Paris, Léon Vanier, Bibliopole, 1891· numérisation wikisource.org· Sources