Serres chaudes, 1889
Âme
Mon âme !Ô mon âme vraiment trop à l’abri !Et ces troupeaux de mes désirs dans une serre !Attendant une tempête sur les prairies !
Allons vers les plus malades !Ils ont d’étranges exhalaisons.Au milieu d’eux, je traverse un champ de bataille avec ma mère.On enterre un frère d’armes à midi.Tandis que les sentinelles prennent leur repas.
Allons aussi vers les plus faibles :Ils ont d’étranges sueurs ;Voici une fiancée malade,Une trahison le dimancheEt des petits enfants en prison.(Et plus loin, à travers la vapeur,)Est-ce une mourante à la porte d’une cuisine ?Ou une sœur épluchant des légumes au pied du lit d’un incurable ?
Allons enfin vers les plus tristes :(En dernier lieu, car ils ont des poisons.)Oh ! mes lèvres acceptent les baisers d’un blessé !
Toutes les châtelaines sont mortes de faim, cet été, dans les tours de mon âme !Voici le petit jour qui entre dans la fête !J’entrevois des brebis le long des quais,Et il y a une voile aux fenêtres de l’hôpital.
Il y a un long chemin de mon cœur à mon âme !Et toutes les sentinelles sont mortes à leur poste !
Il y eut un jour une pauvre petite fête dans les faubourgs de mon âme !On y fauchait la ciguë un dimanche matin ;Et toutes les vierges du couvent regardaient passer les vaisseaux sur le canal, un jour de jeûne et de soleil.Tandis que les cygnes souffraient sous un pont vénéneux ;On émondait les arbres autour de la prison,On apportait des remèdes une après-midi de Juin,Et des repas de malades s’étendaient à tous les horizons !
Mon âme !Et la tristesse de tout cela, mon âme ! et la tristesse de tout cela !
35 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Serres chaudes suivies de Quinze chansons, Bruxelles, Paul Lacomblez, 1912· numérisation Bibliothèque numérique romande· Sources