Serres chaudes, 1889
Regards
Ô ces regards pauvres et las !Et les vôtres et les miens !Et ceux qui ne sont plus et ceux qui vont venir !Et ceux qui n’arriveront jamais et qui existent cependant !Il y en a qui semblent visiter des pauvres un dimanche ;Il y en a comme des malades sans maison ;Il y en a comme des agneaux dans une prairie couverte de linges.Et ces regards insolites !
Il y en a sous la voûte desquels on assiste à l’exécution d’une vierge dans une salle close,Et ceux qui font songer à des tristesses ignorées !À des paysans aux fenêtres de l’usine,À un jardinier devenu tisserand,À une après-midi d’été dans un musée de cires,Aux idées d’une reine qui regarde un malade dans de jardin,À une odeur de camphre dans la forêt,À enfermer une princesse dans une tour, un jour de fête,À naviguer toute une semaine sur un canal tiède.
Ayez pitié de ceux qui sortent à petits pas comme des convalescents dans la moisson !Ayez pitié de ceux qui ont l’air d’enfants égarés à l’heure du repas !Ayez pitié des regards du blessé vers le chirurgien,Pareils à des tentes sous l’orage !Ayez pitié des regards de la vierge tentée !
(Oh ! des fleuves de lait vont fuir dans les ténèbres !Et les cygnes sont morts au milieu des serpents !)Et de ceux de la vierge qui succombe !Princesses abandonnées en des marécages sans issues ;Et ces yeux où s’éloignent à pleines voiles des navires illuminés dans la tempête !Et le pitoyable de tous ces regards qui souffrent de n’être pas ailleurs !Et tant de souffrances presque indistinctes et diverses cependant !Et ceux que nul ne comprendra jamais !Et ces pauvres regards presque muets !Et ces pauvres regards qui chuchotent !Et ces pauvres regards étouffés !
Au milieu des uns on croit être dans un château qui sert d’hôpital !Et tant d’autres ont l’air de tentes, lys des guerres, sur la petite pelouse du couvent !Et tant d’autres ont l’air de blessés soignés dans une serre chaude !Et tant d’autres ont l’air de sœurs de charité sur une Atlantique sans malades !
Oh ! avoir vu tous ces regards !Avoir admis tous ces regards !Et avoir épuisé les miens à leur rencontre !Et désormais ne pouvoir plus fermer les yeux !
41 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Serres chaudes suivies de Quinze chansons, Bruxelles, Paul Lacomblez, 1912· numérisation Bibliothèque numérique romande· Sources