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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres poétiques de malherbe, 1630

CV. A monsieur de la garde, au sujet de son histoire sainte

François de Malherbe· ODE (1726).· 126 vers

La Garde, tes doctes écritsMontrent le soin que tu as prisA savoir toutes belles choses ;Et ta prestance et tes discoursÉtalent un heureux concoursDe toutes les grâces écloses.

Davantage tes actionsCaptivent les affectionsDes cœurs, des yeux et des oreilles ;Forçant les personnes d’honneurDe te souhaiter tout bonheurPour tes qualités nonpareilles.

Tu sais bien que je suis de ceuxQui ne sont jamais paresseuxA louer les vertus des hommes ;Et dans Paris en mes vieux ansJe passe en ce devoir mon temps,Au malheureux siècle où nous sommes.

Mais, las ! la perte de mon fils,Ses assassins d’orgueil bouffis,Ont toute ma vigueur ravie ;L’ingratitude et peu de soinQue montrent les grands au besoin,De douleur accablent ma vie.

Je ne désiste pas pourtantD’être dans moi-même contentD’avoir bien vécu dans le monde,Prisé (quoique vieil abattu)Des gens de bien et de vertu :Et voilà le bien qui m’abonde.

Nos jours passent comme le vent ;Les plaisirs nous vont décevant ;Et toutes les faveurs humainesSont hémérocalles d’un jour ;Grandeurs, richesses et l’amourSont fleurs périssables et vaines.

Nous avons tant perdu d’amis,Et de biens, par le sort transmisAu pouvoir de nos adversaires ;Néanmoins nous voyons du portD’autrui le débris et la mort,En nous éloignant des corsaires.

Ainsi puissions-nous voir longtempsNos esprits libres et contents,Sous l’influence d’un bon astre.Que vive et meure qui voudra !La constance nous résoudraContre l’effort de tout désastre.

Le soldat remis par son chef,Pour se garantir de méchef,En état de faire sa garde,N’oseroit pas en délogerSans congé, pour se soulager,Nonobstant que trop il lui tarde ;

Car s’il procédoit autrement,Il seroit puni promptement,Aux dépens de sa propre vie.Le parfait chrétien tout ainsi,Créé pour obéir ici,Y tient sa fortune asservie.

Il ne doit pas quitter le lieuOrdonné par la loi de Dieu ;Car l’âme qui lui est commise,Félonne ne doit pas fuirPour sa damnation n’encourir,Et n’être en l’Érèbe remise.

Désolé je tiens ce propos,Voyant approcher AtroposPour couper le nœud de ma trame ;Et ne puis ni veux l’éviter,Moins aussi la précipiter ;Car Dieu seul commande en mon âme.

Non, Malherbe n’est pas de ceuxQue l’esprit d’enfer a déceusPour acquérir la renomméeDe s’être affranchis de prisonPar une lame, ou par poison,Ou par une rage animée.

Au seul point que Dieu prescrira,Mon âme du corps partiraSans contrainte ni violence ;De l’enfer les tentationsNi toutes mes afflictionsNe forceront point ma constance.

Mais, la Garde, voyez commentOn se divague doucement,Et comme notre esprit agréeDe s’entretenir près et loin,Encor qu’il n’en soit pas besoin,Avec l’objet qui le récrée.

J’avois mis ma plume à la main,Avec l’honorable desseinDe louer votre sainte Histoire ;Mais l’amitié que je vous dois,Par delà ce que je vouloisA fait débaucher ma mémoire.

Vous m’étiez présent en l’esprit,En voulant tracer cet écrit ;Et me sembloit vous voir paroîtreBrave et galant en cette cour,Où les plus huppés à leur tourTâchoient de vous voir et connoître.

Mais ores à moi revenu,Comme d’un doux songe advenuQui tous nos sentiments cajole,Je veux vous dire franchement,Et de ma façon librement,Que votre Histoire est une école.

Pour moi, en ce que j’en ai veuJ’assure qu’elle aura l’aveuDe tout excellent personnage ;Et puisque Malherbe le dit,Cela sera sans contredit,Car c’est un très-juste présage.

Toute la France sait fort bienQue je n’estime ou reprends rienQue par raison et par bon titre,Et que les doctes de mon tempsOnt toujours été très-contentsDe m’élire pour leur arbitre.

La Garde, vous m’en croirez donc,Que si Gentilhomme fut oncDigne d’éternelle mémoire,Par vos vertus vous le serez,Et votre los rehausserezPar votre docte et sainte Histoire

126 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources