Œuvres poétiques de malherbe, 1630
XCVIII. Consolation a monsieur le premier président sur la mort de madame sa femme
(1627.)
Sacré ministre de Thémis,Verdun, en qui le ciel a misUne sagesse non commune ;Sera-ce pour jamais que ton cœur abattuLaissera sous une infortuneAu mépris de ta gloire accabler ta vertu ?
Toi de qui les avis prudentsEn toute sorte d’accidentsSont loués même de l’envie,Perdras-tu la raison, jusqu’à te figurerQue les morts reviennent en vie,Et qu’on leur rende l’âme à force de pleurer ?
Tel qu’au soir on voit le soleilSe jeter aux bras du sommeil,Tel au matin il sort de l’onde.Les affaires de l’homme ont un autre destin ;Après qu’il est parti du monde,La nuit qui lui survient n’a jamais de matin.
Jupiter, ami des mortels,Ne rejette de ses autelsNi requêtes ni sacrifices ;Il reçoit en ses bras ceux qu’il a menacés ;Et qui s’est nettoyé de vices,Ne lui fait point de vœux qui ne soient exaucés.
Neptune, en la fureur des flotsInvoqué par les matelots,Remet l’espoir en leurs courages ;Et ce pouvoir si grand dont il est renommé,N’est connu que par les naufragesDont il a garanti ceux qui l’ont réclamé.
Pluton est seul entre les DieuxDénué d’oreilles et d’yeux,A quiconque le sollicite ;Il dévore sa proie aussitôt qu’il la prend ;Et quoi qu’on lise d’Hippolyte,Ce qu’une fois il tient, jamais il ne le rend.
S’il étoit vrai que la pitiéDe voir un excès d’amitiéLui fît faire ce qu’on désire,Qui devoit le fléchir avec plus de couleur,Que ce fameux joueur de lyre,Qui fut jusqu’aux enfers lui montrer sa douleur ?
Cependant il eut beau chanter,Beau prier, presser, et flatter,Il s’en revint sans Eurydice ;Et la vaine faveur dont il fut obligéFut une si noire malice,Qu’un absolu refus l’auroit moins affligé.
Mais quand tu pourrois obtenirQue la mort laissât revenirCelle dont tu pleures l’absence,La voudrois-tu remettre en un siècle effrontéQui plein d’une extrême licenceNe ferait que troubler son extrême bonté ?
Que voyons-nous que des Titans,De bras et de jambes luttansContre les pouvoirs légitimes ?Infâmes rejetons de ces audacieux,Qui dédaignant les petits crimes,Pour en faire un illustre attaquèrent les cieux ?
Quelle horreur de flamme et de ferN’est éparse comme en enferAux plus beaux lieux de cet empire ?Et les moins travaillés des injures du sort,Peuvent-ils pas justement direQu’un homme dans la tombe est un navire au port ?
Crois-moi, ton deuil a trop duré ;Tes plaintes ont trop murmuré ;Chasse l’ennui qui te possède ;Sans t’irriter en vain contre une adversité,Que tu sais bien qui n’a remèdeAutre que d’obéir a la nécessité.
Rends à ton âme le reposQu’elle s’ôte mal à propos,Jusqu’à te dégoûter de vivre ;Et si tu n’as l’amour que chacun a pour soi,Aime ton prince, et le délivreDu regret qu’il aura s’il est privé de toi.
Quelque jour ce jeune lionChoquera la rébellion,En sorte qu’il en sera maître ;Mais quiconque voit clair, ne connoît-il pas bienQue pour l’empêcher de renaîtreIl faut que ton labeur accompagne le sien ?
La Justice le glaive en mainEst un pouvoir autre qu’humainContre les révoltes civiles ;Elle seule fait l’ordre, et les sceptres des roisN’ont que des pompes inutiles,S’ils ne sont appuyés de la force des lois.
90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources