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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres poétiques de malherbe, 1630

XLIII. Pour Alcandre

François de Malherbe· STANCES (1630).· 78 vers

Quelque ennui donc qu’en cette absenceAvec une injuste licenceLe destin me fasse endurer,Ma peine lui semble petite,Si chaque jour il ne l’irriteD’un nouveau sujet de pleurer.

Paroles que permet la rageA l’innocence qu’on outrage,C’est aujourd’hui votre saison ;Faites-vous ouïr en ma plainte ;Jamais l’âme n’est bien atteinte,Quand on parle avecque raison.

O fureurs, dont même les ScythesN’useraient pas vers des méritesQui n’ont rien de pareil à soi,Ma dame est captive, et son crimeC’est que je l’arme, et qu’on estimeQu’elle en fait de même de moi.

Rochers, où mes inquiétudesViennent chercher les solitudes,Pour blasphémer contre le sort,Quittez la demeure où vous êtes,Je suis plus rocher que vous n’êtes,De le voir, et n’être pas mort.

Assez de preuves à la guerre,D’un bout à l’autre de la terre,Ont fait paraître ma valeur ;Ici je renonce à la gloire,Et ne veux point d’autre victoireQue de céder à ma douleur.

Quelquefois les Dieux pitoyablesTerminent des maux incroyables ;Mais en un lieu que tant d’appasExposent à la jalousie,Ne serait-ce pas frénésieDe ne les en soupçonner pas ?

Qui ne sait combien de mortellesLes ont fait soupirer pour elles,Et d’un conseil audacieux,En bergers, bêtes, et Satyres,Afin d’apaiser leurs martyres,Les ont fait descendre des cieux ?

Non, non, si je veux un remède,C’est de moi qu’il faut qu’il procède ;Sans les importuner de rien,J’ai su faire la délivranceDu malheur de toute la France,Je la saurai faire du mien.

Hâtons donc ce fatal ouvrage ;Trouvons le salut au naufrage ;Et multiplions dans les boisLes herbes dont les feuilles peintesGardent les sanglantes empreintesDe la fin tragique des rois.

Pour le moins la haine et l’envieAyant leur rigueur assouvieQuand j’aurai clos mon dernier jour,Oranthe sera sans alarmes,Et mon trépas aura des larmesDe quiconque aura de l’amour.

A ces mots tombant sur la place,Transi d’une mortelle glace,Alcandre cessa de parler ;La nuit assiégea ses prunelles,Et son âme étendant les ailesFut toute prête à s’envoler.

« Que fais-tu, monarque adorable,Lui dit un Démon favorable,En quels termes te réduis-tu ?Veux-tu succomber à l’orage,Et laisser perdre à ton courageLe nom qu’il a pour sa vertu ?

« N’en doute point, quoi qu’il advienne,La belle Oranthe sera tienne ;C’est chose qui ne peut faillir ;Le temps adoucira les choses,Et tous deux vous aurez des roses,Plus que vous n’en saurez cueillir. »

78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources