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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1887

L’après-midi d’Vn Favne

Stéphane Mallarmé· Églogve· distiques, alexandrins, 116 vers

Le Favne

Ces nymphes, je les veux perpétuer.Si clair,Leur incarnat léger, qu’il voltige dans l’airAssoupi de sommeils touffus.Aimai-je un rêve ?Mon doute, amas de nuit ancienne, s’achèveEn maint rameau subtil, qui, demeuré les vraisBois mêmes, prouve, hélas ! que bien seul je m’offraisPour triomphe la faute idéale de roses.Réfléchissons..ou si les femmes dont tu glosesFigurent un souhait de tes sens fabuleux !Faune, l’illusion s’échappe des yeux bleusEt froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste :Mais, l’autre tout soupirs, dis-tu qu’elle contrasteComme brise du jour chaude dans ta toison !Que non ! par l’immobile et lasse pâmoisonSuffoquant de chaleurs le matin frais s’il lutte,Ne murmure point d’eau que ne verse ma flûteAu bosquet arrosé d’accords ; et le seul ventHors des deux tuyaux prompt à s’exhaler avantQu’il disperse le son dans une pluie aride,C’est, à l’horizon pas remué d’une ride,Le visible et serein souffle artificielDe l’inspiration, qui regagne le ciel.

Ô bords siciliens d’un calme marécageQu’à l’envi des soleils ma vanité saccage,Tacite sous les fleurs d’étincelles, CONTEZ» Que je coupais ici les creux roseaux domptés» Par le talent ; quand, sur l’or glauque de lointaines» Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,» Ondoie une blancheur animale au repos :» Et qu’au prélude lent où naissent les pipeaux,» Ce vol de cygnes, non ! de naïades se sauve» Ou plonge.. »

Inerte, tout brûle dans l’heure fauveSans marquer par quel art ensemble détalaTrop d’hymen souhaité de qui cherche le la :Alors m’éveillerai-je à la ferveur première,Droit et seul, sous un flot antique de lumière,Lys ! et l’un de vous tous pour l’ingénuité.

Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,Le baiser, qui tout bas des perfides assure,Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsureMystérieuse, due à quelque auguste dent ;

Mais, bast ! arcane tel élut pour confidentLe jonc vaste et jumeau dont sous l’azur on joue :Qui, détournant à soi le trouble de la joueRêve, dans un solo long, que nous amusionsLa beauté d’alentour par des confusionsFausses entre elle-même et notre chant crédule ;Et de faire aussi haut que l’amour se moduleÉvanouir du songe ordinaire de dosOu de flanc pur suivis avec mes regards clos,Une sonore, vaine et monotone ligne.

Tâche donc, instrument des fuites, ô maligneSyrinx, de refleurir aux lacs où tu m’attends !Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtempsDes déesses ; et, par d’idolâtres peintures,À leur ombre enlever encore des ceintures :Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,Pour bannir un regret par ma feinte écarté,

Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe videEt, soufflant dans ses peaux lumineuses, avideD’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.

Ô nymphes, regonflons des SOUVENIRS divers.» Mon œil, trouant les joncs, dardait chaque encolure» Immortelle, qui noie en l’onde sa brûlure» Avec un cri de rage au ciel de la forêt ;» Et le splendide bain de cheveux disparaît» Dans les clartés et les frissons, ô pierreries !» J’accours ; quand, à mes pieds, s’entrejoignent (meurtries» De la langueur goûtée à ce mal d’être deux)» Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux ;» Je les ravis, sans les désenlacer, et vole» À ce massif, haï par l’ombrage frivole,» De roses tarissant tout parfum au soleil,» Où notre ébat au jour consumé soit pareil.Je t’adore, courroux des vierges, ô déliceFarouche du sacré fardeau nu qui se glissePour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclairTressaille ! la frayeur secrète de la chair :Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timideQue délaisse à la fois une innocence, humideDe larmes folles ou de moins tristes vapeurs.» Mon crime, c’est d’avoir, gai de vaincre ces peurs» Traîtresses, divisé la touffe échevelée» De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée ;» Car, à peine j’allais cacher un rire ardent» Sous les replis heureux d’une seule (gardant» Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume» Se teignît à l’émoi de sa sœur qui s’allume,» La petite, naïve et ne rougissant pas :)» Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,» Cette proie, à jamais ingrate, se délivre» Sans pitié du sanglot dont j’étais encore ivre.

Tant pis ! vers le bonheur d’autres m’entraînerontPar leur tresse nouée aux cornes de mon front :Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure ;Et notre sang, épris de qui le va saisir,Coule pour tout l’essaim éternel du désir.À l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinteUne fête s’exalte en la feuillée éteinte :Etna ! c’est parmi toi visité de VénusSur ta lave posant ses talons ingénus,Quand tonne un somme triste ou s’épuise la flamme.Je tiens la reine !Ô sûr châtiment..Non, mais l’âmeDe paroles vacante et ce corps alourdiTard succombent au fier silence de midi :Sans plus il faut dormir en l’oubli du blasphème,Sur le sable altéré gisant et comme j’aimeOuvrir ma bouche à l’astre efficace des vins !

Couple, adieu ; je vais voir l’ombre que tu devins.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
28((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a perpétuer / clair / l’air féminine, classiqueb touffus / rêve / s’achève masculine, classiquec vrais / m’offrais féminine, classiqued roses / Réfléchissons / gloses masculine, classiquee fabuleux / bleus féminine, classiquef chaste / contraste masculine, classiqueg toison / pâmoison féminine, classiqueh lutte / flûte masculine, classiquei vent / avant féminine, classiquej aride / ride masculine, classiquek artificiel / ciel féminine, classiquea marécage / saccage masculine, classiqueb CONTEZ / domptés féminine, classiquec lointaines / fontaines masculine, classiqued repos / pipeaux féminine, classiquee sauve / plonge / fauve masculine, classiqueb détala / la féminine, classiquec première / lumière masculine, classiqued l’ingénuité / ébruité féminine, classiqueb assure / morsure masculine, classiquec dent / confident féminine, classiqueb joue masculine, classiquec amusions / confusions féminine, classiqued crédule / module masculine, classiquee dos / clos féminine, classiquef ligne / maligne masculine, classiqueb m’attends / longtemps féminine, classiquec peintures / ceintures masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, 1914· numérisation wikisource.org· Sources