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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1887

Toast funèbre

Stéphane Mallarmé· sonnet élisabéthain, heptasyllabes, 56 vers

Ô de notre bonheur, toi, le fatal emblème !

Salut de la démence et libation blême,Ne crois pas qu’au magique espoir du corridorJ’offre ma coupe vide où souffre un monstre d’or !Ton apparition ne va pas me suffire :Car je t’ai mis, moi-même, en un lieu de porphyre.Le rite est pour les mains d’éteindre le flambeau

Contre le fer épais des portes du tombeau :Et l’on ignore mal, élu pour notre fêteTrès-simple de chanter l’absence du poëte,Que ce beau monument l’enferme tout entier :Si ce n’est que la gloire ardente du métier,Jusqu’à l’heure commune et vile de la cendre,Par le carreau qu’allume un soir fier d’y descendre,Retourne vers les feux du pur soleil mortel !

Magnifique, total et solitaire, telTremble de s’exhaler le faux orgueil des hommes.Cette foule hagarde ! elle annonce : Nous sommesLa triste opacité de nos spectres futurs.Mais le blason des deuils épars sur de vains murs,J’ai méprisé l’horreur lucide d’une larme,Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l’alarme,Quelqu’un de ces passants, fier, aveugle et muet,Hôte de son linceul vague, se transmuaitEn le vierge héros de l’attente posthume.Vaste gouffre apporté dans l’amas de la brumePar l’irascible vent des mots qu’il n’a pas dits,Le néant à cet Homme aboli de jadis :Souvenir d’horizons, qu’est-ce, ô toi, que la Terre ?Hurle ce songe ; et, voix dont la clarté s’altère,L’espace a pour jouet le cri : ” Je ne sais pas !

Le Maître, par un œil profond, a, sur ses pas,Apaisé de l’éden l’inquiète merveilleDont le frisson final, dans sa voix seule, éveillePour la Rose et le Lys le mystère d’un nom.Est-il de ce destin rien qui demeure, non ?Ô vous tous, oubliez une croyance sombre.Le splendide génie éternel n’a pas d’ombre.Moi, de votre désir soucieux, je veux voir,À qui s’évanouit, hier, dans le devoirIdéal que nous font les jardins de cet astre,Survivre pour l’honneur du tranquille désastreUne agitation solennelle par l’airDe paroles, pourpre ivre et grand calice clair,Que, pluie et diamant, le regard diaphaneResté là sur ces fleurs dont nulle ne se fane,Isole parmi l’heure et le rayon du jour !C’est de nos vrais bosquets déjà tout le séjour,Où le poëte pur a pour geste humble et largeDe l’interdire au rêve, ennemi de sa charge :Afin que le matin de son repos altier,Quand la mort ancienne est comme pour GautierDe n’ouvrir pas les yeux sacrés et de se taire,Surgisse, de l’allée ornement tributaire,Le sépulcre solide où gît tout ce qui nuit,Et l’avare silence et la massive nuit.

Versification

Forme
Sonnet élisabéthain (sonnet)
Rimes
abab cdcd efef gg
Mètre
Heptasyllabes
Mots à la rime
a emblème / corridor féminine, classiquea blême / d’or masculine, classiquec suffire / flambeau féminine, classiqued porphyre / tombeau masculine, classiqueb fête / entier féminine, classiquec poëte / métier masculine, classiqued cendre / descendre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, 1914· numérisation wikisource.org· Sources