Des vers, 1868‑1880
Au bord de l’eau
I
Un lourd soleil tombait‖ d’aplomb sur le lavoir ;Les canards engourdis‖ s’endormaient dans la vase,Et l’air brûlait si fort‖ qu’on s’attendait à voirLes arbres s’enflammer‖ du sommet à la base.J’étais couché sur l’herbe‖ auprès du vieux bateauOù des femmes lavaient‖ leur linge. Des eaux grasses,Des bulles de savon‖ qui se crevaient bientôtS’en allaient au courant,‖ laissant de longues traces.Et je m’assoupissais‖ lorsque je vis venir,Sous la grande lumière‖ et la chaleur torride,Une fille marchant‖ d’un pas ferme et rapide,Avec ses bras levés‖ en l’air, pour maintenirUn fort paquet de linge‖ au-dessus de sa tête.La hanche large avec‖ la taille mince, faiteAinsi qu’une Vénus‖ de marbre, elle avançaitTrès droite, et sur ses reins,‖ un peu, se balançait.Je la suivis, prenant‖ l’étroite passerelleJusqu’au seuil du lavoir,‖ où j’entrai derrière elle.
Elle choisit sa place,‖ et dans un baquet d’eau,D’un geste souple et fort‖ abattit son fardeau.Elle avait tout au plus‖ la toilette permise ;Elle lavait son linge ;‖ et chaque mouvementDes bras et de la hanche‖ accusait nettement,Sous le jupon collant‖ et la mince chemise,Les rondeurs de la croupe‖ et les rondeurs des seins.Elle travaillait dur ;‖ puis, quand elle était lasse,Elle élevait les bras,‖ et, superbe de grâce,Tendait son corps flexible‖ en renversant ses reins.Mais le puissant soleil‖ faisait craquer les planches ;Le bateau s’entr’ouvrait‖ comme pour respirer.Les femmes haletaient ;‖ on voyait sous leurs manchesLa moiteur de leurs bras‖ par place transpirer.Une rougeur montait‖ à sa gorge sanguine.Elle fixa sur moi‖ son regard effronté,Dégrafa sa chemise,‖ et sa ronde poitrineSurgit, double et luisante,‖ en pleine liberté,Écartée aux sommets‖ et d’une ampleur solide.Elle battait alors‖ son linge, et chaque coupAgitait par moment‖ d’un soubresaut rapideLes roses fleurs de chair‖ qui se dressent au bout.
Un air chaud me frappait,‖ comme un souffle de forge,A chacun des soupirs‖ qui soulevaient sa gorge.Les coups de son battoir‖ me tombaient sur le cœur !Elle me regardait‖ d’un air un peu moqueur ;J’approchai, l’œil tendu‖ sur sa poitrine humideDe gouttes d’eau, si blanche‖ et tentante au baiser.Elle eut pitié de moi,‖ me voyant très timide,M’aborda la première‖ et se mit à causer.Comme des sons perdus‖ m’arrivaient ses paroles.Je ne l’entendais pas,‖ tant je la regardais.Par sa robe entr’ouverte,‖ au loin, je me perdais,Devinant les dessous‖ et brûlé d’ardeurs folles ;Puis, comme elle partait,‖ elle me dit tout basDe me trouver le soir‖ au bout de la prairie.
Tout ce qui m’emplissait‖ s’éloigna sur ses pas ;Mon passé disparut‖ ainsi qu’une eau tarie :Pourtant j’étais joyeux,‖ car en moi j’entendaisLes ivresses chanter‖ avec leur voix sonore.Vers le ciel obscurci‖ toujours je regardais,Et la nuit qui tombait‖ me semblait une aurore !
II
Elle était la première‖ au lieu du rendez-vous.J’accourus auprès d’elle‖ et me mis à genoux,Et promenant mes mains‖ tout autour de sa tailleJe l’attirais. Mais elle,‖ aussitôt, se levaEt par les prés baignés‖ de lune se sauva.Enfin je l’atteignis,‖ car dans une broussailleQu’elle ne voyait point‖ son pied fut arrêté.Alors, fermant mes bras‖ sur sa hanche arrondie,Auprès d’un arbre, au bord‖ de l’eau, je l’emportai.Elle, que j’avais vue‖ impudique et hardie,Était pâle et troublée‖ et pleurait lentement,Tandis que je sentais‖ comme un enivrementDe force qui montait‖ de sa faiblesse émue.
Quel est donc et d’où vient‖ ce ferment qui remueLes entrailles de l’homme‖ à l’heure de l’amour ?
La lune illuminait‖ les champs comme en plein jour.Grouillant dans les roseaux,‖ la bruyante peupladeDes grenouilles faisait‖ un grand charivari ;Une caille très loin‖ jetait son double cri,Et, comme préludant‖ à quelque sérénade,Des oiseaux réveillés‖ commençaient leurs chansons.Le vent me paraissait‖ chargé d’amours lointaines,Alourdi de baisers,‖ plein des chaudes haleinesQue l’on entend venir‖ avec de longs frissons,Et qui passent roulant‖ des ardeurs d’incendies.Un rut puissant tombait‖ des brises attiédies.Et je pensai : « Combien,‖ sous le ciel infini,Par cette douce nuit‖ d’été, combien nous sommesQu’une angoisse soulève‖ et que l’instinct unitParmi les animaux‖ comme parmi les hommes. »Et moi j’aurais voulu,‖ seul, être tous ceux-là !
Je pris et je baisai‖ ses doigts ; elle trembla.Ses mains fraîches sentaient‖ une odeur de lavandeEt de thym, dont son linge‖ était tout embaumé.Sous ma bouche ses seins‖ avaient un goût d’amandeComme un laurier sauvage‖ ou le lait parfuméQu’on boit dans la montagne‖ aux mamelles des chèvres.Elle se débattait ;‖ mais je trouvai ses lèvres :Ce fut un baiser long‖ comme une éternitéQui tendit nos deux corps‖ dans l’immobilité.Elle se renversa,‖ râlant sous ma caresse ;Sa poitrine oppressée‖ et dure de tendresse,Haletait fortement‖ avec de longs sanglots ;Sa joue était brûlante‖ et ses yeux demi-clos,Et nos bouches, nos sens,‖ nos soupirs se mêlèrent.Puis, dans la nuit tranquille‖ où la campagne dort,Un cri d’amour monta,‖ si terrible et si fortQue des oiseaux dans l’ombre‖ effarés s’envolèrent.Les grenouilles, la caille,‖ et les bruits et les voixSe turent ; un silence‖ énorme emplit l’espace.Soudain, jetant aux vents‖ sa lugubre menace,Très loin derrière nous‖ un chien hurla trois fois.
Mais quand le jour parut,‖ comme elle était restée,Elle s’enfuit. J’errai‖ dans les champs au hasard.La senteur de sa peau‖ me hantait ; son regardM’attachait comme une ancre‖ au fond du cœur jetée.Ainsi que deux forçats‖ rivés aux mêmes fers,Un lien nous tenait,‖ l’affinité des chairs.
III
Pendant cinq mois entiers,‖ chaque soir, sur la rive,Plein d’un emportement‖ qui jamais ne faiblit,J’ai caressé sur l’herbe‖ ainsi que dans un litCette fille superbe,‖ ignorante et lascive.Et le matin, mordus‖ encor du souvenir,Quoique tout alanguis‖ des baisers de la veille,Dès l’heure où, dans la plaine,‖ un chant d’oiseau s’éveille,Nous trouvions que la nuit‖ tardait bien à venir.
Quelquefois, oubliant‖ que le jour dût éclore,Nous nous laissions surprendre‖ embrassés, par l’aurore.Vite, nous revenions‖ le long des clairs chemins,Mes deux yeux dans ses yeux,‖ ses deux mains dans mes mains.Je voyais s’allumer‖ des lueurs dans les haies,Des troncs d’arbre soudain‖ rougir comme des plaies,Sans songer qu’un soleil‖ se levait quelque part,Et je croyais, sentant‖ mon front baigné de flammes,Que toutes ces clartés‖ tombaient de son regard.Elle allait au lavoir‖ avec les autres femmes ;Je la suivais, rempli‖ d’attente et de désir.La regarder sans fin‖ était mon seul plaisir,Et je restais debout‖ dans la même posture,Muré dans mon amour‖ comme en une prison.Les lignes de son corps‖ fermaient mon horizon ;Mon espoir se bornait‖ aux nœuds de sa ceinture.Je demeurais près d’elle,‖ épiant le momentOù quelque autre attirait‖ la gaieté toujours prête ;Je me penchais bien vite,‖ elle tournait la tête,Nos bouches se touchaient,‖ puis fuyaient brusquement.Parfois elle sortait‖ en m’appelant d’un signe ;J’allais la retrouver‖ dans quelque champ de vigneOu sous quelque buisson‖ qui nous cachait aux yeux.Nous regardions s’aimer‖ les bêtes accouplées,Quatre ailes qui portaient‖ deux papillons joyeux,Un double insecte noir‖ qui passait les allées.Grave, elle ramassait‖ ces petits amoureuxEt les baisait. Souvent‖ des oiseaux sur nos têtesSe becquetaient sans peur,‖ et les couples des bêtesNe nous redoutaient point,‖ car nous faisions comme eux.
Puis le cœur tout plein d’elle,‖ à cette heure tardiveOù j’attendais, guettant‖ les détours de la rive,Quand elle apparaissait‖ sous les hauts peupliers,Le désir allumé‖ dans sa prunelle brune,Sa jupe balayant‖ tous les rayons de LuneCouchés entre chaque arbre‖ au travers des sentiers,Je songeais à l’amour‖ de ces filles bibliques,Si belles qu’en ces temps‖ lointains on a pu voir,Éperdus et suivant‖ leurs formes impudiques,Des anges qui passaient‖ dans les ombres du soir.
IV
Un jour que le patron‖ dormait devant la porte,Vers midi, le lavoir‖ se trouva dépeuplé.Le sol brûlant fumait‖ comme un bœuf essouffléQui peine en plein soleil ;‖ mais je trouvais moins forteCette chaleur du ciel‖ que celle de mes sens.Aucun bruit ne venait‖ que des lambeaux de chantsEt des rires d’ivrogne,‖ au loin, sortant des bouges,Puis la chute parfois‖ de quelque goutte d’eauTombant on ne sait d’où,‖ sueur du vieux bateau.Or ses lèvres brillaient‖ comme des charbons rougesD’où jaillirent soudain‖ des crises de baisers,Ainsi que d’un brasier‖ partent des étincelles,Jusqu’à l’affaissement‖ de nos deux corps brisés.On n’entendait plus rien‖ hormis les sauterelles,Ce peuple du soleil‖ aux éternels cris-crisCrépitant comme un feu‖ parmi les prés flétris.Et nous nous regardions,‖ étonnés, immobiles,Si pâles tous les deux‖ que nous nous faisions peur,Lisant aux traits creusés,‖ noirs, sous nos yeux fébriles,Que nous étions frappés‖ de l’amour dont on meurt,Et que par tous nos sens‖ s’écoulait notre vie.
Nous nous sommes quittés‖ en nous disant tout basQu’au bord de l’eau, le soir,‖ nous ne viendrions pas.
Mais, à l’heure ordinaire,‖ une invincible envieMe prit d’aller tout seul‖ à l’arbre accoutuméRêver aux voluptés‖ de ce corps tant aimé,Promener mon esprit‖ par toutes nos caresses,Me coucher sur cette herbe‖ et sur son souvenir.
Quand j’approchai, grisé‖ des anciennes ivresses,Elle était là, debout,‖ me regardant venir.
Depuis lors, envahis‖ par une fièvre étrange,Nous hâtons sans répit‖ cet amour qui nous mange.Bien que la mort nous gagne,‖ un besoin plus puissantNous travaille et nous force‖ à mêler notre sang.Nos ardeurs ne sont point‖ prudentes ni peureuses ;L’effroi ne trouble pas‖ nos regards embrasés ;Nous mourons l’un par l’autre,‖ et nos poitrines creusesChangent nos jours futurs‖ comme autant de baisers.Nous ne parlons jamais.‖ Auprès de cette femmeIl n’est qu’un cri d’amour,‖ celui du cerf qui brame.Ma peau garde sans fin‖ le frisson de sa peauQui m’emplit d’un désir‖ toujours âpre et nouveau,Et si ma bouche a soif,‖ ce n’est que de sa bouche !Mon ardeur s’exaspère‖ et ma force s’abatDans cet accouplement‖ mortel comme un combat.Le gazon est brûlé‖ qui nous servait de couche,Et, désignant l’endroit‖ du retour continu,La marque de nos corps‖ est entrée au sol nu.
Quelque matin, sous l’arbre‖ où nous nous rencontrâmes,On nous ramassera‖ tous deux au bord de l’eau.Nous serons rapportés‖ au fond d’un lourd bateau,Nous embrassant encore‖ aux secousses des rames.Puis, on nous jettera‖ dans quelque trou caché,Comme on fait aux gens morts‖ en état de péché.
Mais alors, s’il est vrai‖ que les ombres reviennent,Nous reviendrons, le soir,‖ sous les hauts peupliers,Et les gens du pays,‖ qui longtemps se souviennent,En nous voyant passer,‖ l’un à l’autre liés,Diront, en se signant,‖ et l’esprit en prière :« Voilà le mort d’amour‖ avec sa lavandière. »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 19[abab] 21[abba] 33[aa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a lavoir / voir masculine, classiqueb vase / base féminine, classiquec bateau / bientôt masculine, non classiqued grasses / traces féminine, classiquee venir / maintenir masculine, classiquef torride / rapide féminine, classiqueg tête / faite féminine, classiqueh avançait / balançait masculine, classiquei passerelle / elle féminine, classiquea d’eau / fardeau masculine, classiqueb permise / chemise féminine, classiquec mouvement / nettement masculine, classiqued seins / reins masculine, classiquee lasse / grâce féminine, classiquef planches / manches féminine, classiqueg respirer / transpirer masculine, classiqueh sanguine / poitrine féminine, classiquei effronté / liberté masculine, classiquej solide / rapide féminine, classiquek coup / bout masculine, non classiquea forge / gorge féminine, classiqueb cœur / moqueur masculine, classiquec humide / timide féminine, classiqued baiser / causer masculine, classiquee paroles / folles féminine, classiquef regardais / perdais masculine, classiqueg bas / pas masculine, classiqueh prairie / tarie féminine, classiquec j’entendais / regardais masculine, classiqued sonore / aurore féminine, classiquea rendez-vous / genoux masculine, classiqueb taille / broussaille féminine, classiquec leva / sauva masculine, classiqued arrêté / l’emportai masculine, classiquee arrondie / hardie féminine, équivalentef lentement / enivrement masculine, classiqueg émue / remue féminine, classiqueb l’amour / jour masculine, classiqueb peuplade / sérénade féminine, classiquec charivari / cri masculine, classiqued chansons / frissons masculine, classiquee lointaines / haleines féminine, classiquef d’incendies / attiédies féminine, classiqueg infini / unit masculine, classiqueh sommes / hommes féminine, non classiquei ceux-là / trembla masculine, classiqueb lavande / d’amande féminine, classiquec embaumé / parfumé masculine, classiqued chèvres / lèvres féminine, classiquee éternité / l’immobilité masculine, classiquef caresse / tendresse féminine, classiqueg sanglots / demi-clos masculine, classiqueh mêlèrent / s’envolèrent féminine, classiquei dort / fort masculine, classiquej voix / fois masculine, classiquek l’espace / menace féminine, classiquea restée / jetée féminine, classiqueb hasard / regard masculine, classiquec fers / chairs masculine, classiquea rive / lascive féminine, classiqueb faiblit / lit masculine, classiquec souvenir / venir masculine, classiqued veille / s’éveille féminine, classiquea éclore / l’aurore féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquec haies / plaies féminine, classiqued part / regard masculine, classiquee flammes / femmes féminine, classiquef désir / plaisir masculine, classiqueg posture / ceinture féminine, classiqueh prison / horizon masculine, classiquei moment / brusquement masculine, classiquej prête / tête féminine, classiquek signe / vigne féminine, classiquel yeux / joyeux masculine, classiquem accouplées / allées féminine, classiquen amoureux / eux masculine, classiqueo têtes / bêtes féminine, classiquea tardive / rive féminine, classiqueb peupliers / sentiers masculine, classiquec brune / Lune féminine, classiqued bibliques / impudiques féminine, classiquee voir / soir masculine, classiquea porte / forte féminine, classiqueb dépeuplé / essoufflé masculine, classiquec sens / chants masculine, classiqued bouges / rouges féminine, classiquee d’eau / bateau masculine, classiquef baisers / brisés masculine, classiqueg étincelles / sauterelles féminine, classiqueh cris-cris / flétris masculine, classiquei immobiles / fébriles féminine, classiquej peur / meurt masculine, classiquek vie / envie féminine, non classiqueb accoutumé / aimé masculine, classiquec caresses / ivresses féminine, classiquea étrange / mange féminine, classiqueb puissant / sang masculine, classiquec peureuses / creuses féminine, non classiqued embrasés / baisers masculine, classiquee femme / brame féminine, classiquef peau / nouveau masculine, classiqueg bouche / couche féminine, classiqueh s’abat / combat masculine, classiquei continu / nu masculine, classiquea rencontrâmes / rames féminine, classiqueb l’eau / bateau masculine, classiquec caché / péché masculine, classiquea reviennent / souviennent féminine, classiqueb peupliers / liés masculine, classiquec prière / lavandière féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
226 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, LOUIS CONNARD LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1908· numérisation ÉFÉLÉ· Sources