Poëmes, 1855
Hellas
De l'antre de la nuit‖ sortait la blonde aurore ;La lutte de l'hiver‖ et du joyeux printempsAux grands échos du ciel‖ retentissait encoreDevant les jeunes Dieux‖ fuyaient les vieux Titans.
Du limon fécondé‖ par de chaudes haleinesLa race des Héros‖ naissait sur les hauteurs,Et les peuples nouveaux‖ descendaient dans les plaines,Et sous leurs pas germaient‖ les hymnes et les fleurs.
Un brouillard d'or, du fond‖ de l'humide vallée,Vers les splendeurs d'en haut‖ montait comme un encens,Sur les cimes fumait‖ la neige inviolée,Les chênes inclinaient‖ leurs feuillages puissants.
A l'âpre odeur des monts,‖ sous les forêts profondes,L'hyacinthe mêlait‖ ses arômes dans l'air ;Les filles des sommets‖ neigeux, les fraîches ondes,Dansaient dans les roseaux‖ avec un rire clair.
Aux lointains bleus, du haut‖ des sacrés promontoires,Les vents marins soufflaient‖ sous l'azur éclatant ;Blanches comme l'écume‖ au flanc des vagues noires,Les filles de la mer‖ bondissaient en chantant.
Parmi les tourbillons‖ d'argent du large fleuve,Les cygnes blancs voguaient ;‖ le grand ciel radieuxEnveloppait d'amour‖ la terre vierge et neuve,Tout l'univers chantait‖ la naissance des Dieux.
Nos vois accompagnaient‖ son immense murmureSes Dieux étaient nos Dieux‖ et de l'humanitéIl semblait s'exhaler,‖ conte de la nature,Des effluves de force‖ et de virginité.
Car la nature était‖ pour nous comme une mère ;Bercés dans ses bras blancs,‖ dormant sur ses genoux,Ses fils ne trouvaient pas‖ encor sa coupe amère :Les Dieux des premiers jours‖ étaient si près de nous !
Sur l'Olympe inondé‖ des clartés de l'auroreOn les voyait, baignés‖ dans le matin vermeil,Conduisant le grand Chœur‖ sur un rythme sonore,Et faisant circuler‖ des frissons de réveil.
Dans l'éther lumineux‖ et dans la mer profonde,Dans les antres sacrés,‖ dans les champs, dans les bois,Ils étaient l'harmonie‖ et la beauté dit monde,Ses principes vivants,‖ ses immuables lois.
Leur souffle nourrissait‖ nos robustes poitrines,Ils nous enveloppaient‖ de grâce et de beauté ;Ils versaient sur nos fronts‖ leurs lumières divines,Et dans nos jeunes cœurs‖ la sainte volupté.
Des amis indulgents,‖ non des maîtres sévères !Calmes, beaux comme nous,‖ souriant à nos jeux ;Et, comme les aînés‖ guident leurs jeunes frères,Ils descendaient vers nous‖ et nous montions vers eux.
Quand l'Orient versait‖ comme des avalanchesSur notre sol sacré‖ ses peuples destructeurs,La lance au poing, du haut‖ des acropoles blanches,Ils combattaient pour nous,‖ les Dieux libérateurs.
Comme ils méritaient bien‖ l'amour d'un peuple libre !Q'un long concert s'élève‖ autour de leur autel !Des fêtes et des jeux !‖ que chaque lyre vibre !La terre ne sera‖ jamais si près du ciel.
Dieux heureux, dont le culte‖ était la joie humaine,Les danses, les chansons‖ et les vierges en chœur,Les athlètes puissants‖ luttant nus sur l'arène,Et les fronts couronnés,‖ et la santé du cœur,
Et surtout le respect‖ des glorieux ancêtres,Des héros immortels,‖ gardiens de la cité,Et l'ardente fierté‖ d'un grand peuple sans maître,Et les mâles vertus :‖ Justice et Liberté.
Qu'êtes-vous devenus,‖ temples, sacrés portiquesDieux de marbre vêtus,‖ si jeunes et si beaux,Sauvage puberté‖ des fortes républiques,Culte austère et pieux‖ des illustres tombeaux ?
On ne cherchera plus‖ dans les formes sacréesLa révélation‖ de l'ordre universel ;On n'entend plus la vois‖ des lires inspirées,Et la Liberté dort‖ d'un sommeil éternel.
Le phare qui brillait‖ dans la nuit de l'histoire,S'est éteint pour jamais‖ sous les vents déchaînés,Et le monde vieilli,‖ plongé dans l'ombre noire,Ne retrouvera plus‖ ses Dieux abandonnés.
Ils ne parleront plus‖ dans les bois prophétiques ;Le lugubre avenir‖ en vain rappelleraL'art exilé du monde‖ et les vertus antiques,Trésors perdus que nul‖ regret ne nous rendra.
Mais vous, débris muets‖ de sublimes pensées,Marbres épars, quel est‖ le chemin qui conduitVers l'âge d'or perdu,‖ les croyances passées,L'Élysée, où s'en va‖ ce que l'homme a détruit ?
Par delà deux mille ans,‖ loin des siècles serviles,J'irais, je volerais‖ sur les ailes des vents,Vers les temples de marbre‖ et vers les blanches villes,Chez les grands peuples morts,‖ meilleurs que les vivants.
Dieux heureux, qu'adorait‖ la jeunesse du monde,Que blasphème aujourd'hui‖ la vieille humanité,Laissez-moi me baigner‖ dans la source fécondeOù la divine Hellas‖ trouva la vérité !
Laissez-nous boire encor,‖ nous, vos derniers fidèles,Dans l'urne du symbole‖ où s'abreuvaient les forts.Vos temples sont détruits,‖ mais, ô Lois éternelles !Dans l'Olympe idéal‖ renaissent les Dieux morts.
Renaissez, jours bénis‖ de la sainte jeunesse,Échos d'airs oubliés,‖ brises d'avril en fleur !La menteuse espérance‖ a-t-elle une promesseQui vaille un souvenir‖ au plus profond du cœur ?
Versification
- Forme
- 25 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 25(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 25 quatrains
- Mots à la rime
- a aurore / encore féminine, classiqueb printemps / Titans masculine, classiquea haleines / plaines féminine, classiqueb hauteurs / fleurs masculine, classiquea vallée / inviolée féminine, classiqueb encens / puissants masculine, classiquea profondes / ondes féminine, classiqueb l'air / clair masculine, classiquea promontoires / noires féminine, classiqueb éclatant / chantant masculine, classiquea fleuve / neuve féminine, classiqueb radieux / Dieux masculine, classiquea murmure / nature féminine, classiqueb l'humanité / virginité masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea l'aurore / sonore féminine, classiqueb vermeil / réveil masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb bois / lois masculine, classiquea poitrines / divines féminine, classiqueb beauté / volupté masculine, classiquea sévères / frères féminine, classiqueb jeux / eux masculine, classiquea avalanches / blanches féminine, classiqueb destructeurs / libérateurs masculine, classiquea libre / vibre féminine, classiqueb autel / ciel masculine, classiquea humaine / l'arène féminine, classiqueb chœur / cœur masculine, classiquea ancêtres / maître féminine, non classiqueb cité / Liberté masculine, classiquea portiques / républiques féminine, classiqueb beaux / tombeaux masculine, classiquea sacrées / inspirées féminine, classiqueb universel / éternel masculine, classiquea l'histoire / noire féminine, classiqueb déchaînés / abandonnés masculine, classiquea prophétiques / antiques féminine, classiqueb rappellera / rendra masculine, classiquea pensées / passées féminine, classiqueb conduit / détruit masculine, classiquea serviles / villes féminine, classiqueb vents / vivants masculine, classiquea monde / féconde féminine, classiqueb humanité / vérité masculine, classiquea fidèles / éternelles féminine, classiqueb forts / morts masculine, classiquea jeunesse / promesse féminine, classiqueb fleur / cœur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poëmes, Paris, Charpentier, libraire-éditeur, 1863· numérisation poesies.net· Sources