Contes Épiques, 1876
La Femme Adultère
Un vieillard est assis‖ dans l’ombre sur un banc.Autour de lui la salle‖ est immense et déserte.On pourrait voir au loin‖ par la fenêtre ouverteJérusalem rougir‖ sous le soleil tombant.
L’œil clos, les bras croisés,‖ et sans qu’un poil ne bougeDe sa barbe touffue‖ ou de ses blancs sourcils.Cet homme a l’air d’un mort‖ qui se tiendrait assis,Tant sa forme est rigide‖ en sa tunique rouge.
Mais sous la dureté‖ livide de la chairSe débat en hurlant‖ l’angoisse intérieure,Comme un chacal captif‖ qui miaule et qui pleureBondit sans l’ébranler‖ dans sa cage de fer.
Il voit en son esprit,‖ Dieu voulant qu’il le voie,Hommes, femmes, enfants‖ que l’on tient par la main,Tout un peuple courir‖ sur le même cheminAvec des cris de haine‖ et des clameurs de joie.
Devant la multitude‖ une femme s’enfuit,Frissonnante, éperdue,‖ et courbant vers la terreLe front déshonoré‖ de la femme adultèreQue lapident déjà‖ la menace et le bruit.
Elle fuit, demie nue,‖ et sa pudeur tardiveSous des lambeaux pressés‖ de ses voiles éparsVoudrait cacher aux yeux‖ braqués de toutes partsLa beauté déplorable‖ où leur fureur s’avive.
Parfois elle s’arrête‖ et tombe à deux genoux,Tendant les mains, criant,‖ plus morte que vivante,Les suprêmes appels‖ que la détresse invente ;Mais le peuple hideux‖ amasse des cailloux.
Le vieillard voit cela‖ sans lever la paupière.Son chef n’a point tremblé.‖ Son sein ne s’enfle pas.Seulement, de sa manche‖ il tire un maigre bras,Comme pour ramasser‖ et lancer une pierre.
Alors la porte s’ouvre,‖ et, debout sur le seuil,Ayant le flamboiement‖ du couchant derrière elle,Une femme apparaît,‖ blanche et surnaturelle,Le sourire à la lèvre‖ et l’extase dans l’œil.
Le vieillard, en sursaut,‖ se dresse vers la porte !Il regarde et s’étonne,‖ il touche et ne croit pas ;Puis, les deux bras au ciel,‖ et reculant d’un pas :« Dieu de Jacob, dit-il,‖ que nous veut cette morte ?
— Morte ? non, prêtez-moi‖ l’oreille, ouvrez les yeux.J’étais morte en naissant,‖ mais ce jour me délivre,Et mille nouveaux-nés‖ ont moins d’heures à vivreQue je ne compterai‖ de siècles dans les cieux !
— Tu vis ! qui l’a permis ?‖ Par quels juges absoute.Offenses-tu mon seuil‖ de ton pied criminel ?Ô Seigneur ! n’est-il plus‖ de lois dans Israël ?Ô peuple ! n’est-il plus‖ de pierres sur la route ?
— Un nouveau laboureur‖ ensemence les champsLe Fils pardonne à ceux,‖ que le Père châtie,Et pour que son Église,‖ un jour, en soit bâtie.Les cailloux du chemin‖ ne seront plus méchants.
Il a dit : « Qu’il lui jette‖ une première pierre,« Celui-là d’entre vous‖ qui vécut sans péché ! »Un scribe qui tenait‖ un pavé l’a lâché ;Et sur les pieds du Christ‖ j’ai béni la poussière.
— Le Christ, dis-tu ! Quel est‖ ce prophète subtilQui du péché de l’un‖ l’ait à l’autre un refuge !C’est la Loi qui condamne,‖ et, parce que le jugeN’était pas innocent,‖ le coupable l’est il !
— Aux yeux du Rédempteur‖ ineffable qui donneÀ notre antique nuit‖ l’aube d’un nouveau jour.Et qui, haï de tous,‖ offre à tous son amour,Le pardon est meilleur‖ que l’équité n’est bonne.
— Moi seul, à qui justice‖ était due en effet,J’aurais pu pardonner.‖ Mais lui, d’où vient qu’il l’ose ?De quel droit se fait-il‖ arbitre dans ma cause,Puisqu’il n’a pas souffert‖ du mal que tu m’as fait !
Est ce lui qui t’aima,‖ jeune et belle, de sorteQu’ayant livré la charge‖ en or de trois chameaux,Il posséda l’épouse‖ avec qui plus de mauxQu’il n’avait de deniers‖ entrèrent par sa porte !
A-t-il, pendant quatre ans‖ savouré le poisonDe ta voix qui mentait,‖ et béni le mensonge !A-t-il, quand vint le jour‖ où le soupçon nous ronge,Comme on traque un renard,‖ guetté la trahison ?
Non, c’est moi qui, jaloux,‖ furtif, l’œil aux serrures,T’ai vue enfin livrer‖ aux plaisirs d’un amantEt ta ceinture d’or,‖ et ton beau vêtement.Et ton flanc découvert‖ plus beau que les parures.
C’est à moi que, féconde‖ en des bras dissolus.Cependant que, vieillard‖ étonné d’être père,Je m’enorgueillissais‖ de notre lit prospère,Tu donnas des enfants‖ que je n’embrasse plus !
Ah ! quand tous mes agneaux‖ bêlent dans mon étable,Quand il ne manque pas‖ à ma vigne un raisin.Au larron qui pilla‖ les trésors du voisinJe puis facilement‖ me montrer charitable !
Mais ils sont moins cléments,‖ ceux à qui l’on fit tort ;Le voleur subira‖ la prison et l’amende.Donc, plus dépouillé qu’eux,‖ j’approuve et je demandeQue, pesant le dommage,‖ on m’accorde ta mort.
On me doit, au milieu‖ des femmes indignées,Sous les pavés tombant‖ drus comme des grêlons.Ta belle chair qui saigne‖ et tes beaux cheveux longs,Aux mains de tes bourreaux,‖ dispersés par poignées !
Et ton nom exécrable‖ au souvenir humain.Et tes os sans sépulcre,‖ aux chairs évanouies,Écrasés par la roue‖ et blanchis par les pluies,Devenus des jouets‖ aux enfants du chemin !
— Hélas ! pardonnez-la,‖ comme il l’a pardonnée.L’injure que j’ai faite‖ à lui bien plus qu’à vous !Puisqu’il vous a montré‖ l’exemple d’être doux.Laissez au repentir‖ ma jeune destinée.
— Le péché qu’une femme‖ a commis contre lui.Il peut le pardonner,‖ si telle est sa pensée.Mais puisqu’enfin sa loi‖ n’est pas seule offensée,Qu’il laisse agir en paix‖ la justice d’autrui ! »
À ces mots, assemblant‖ sa force rajeunie,Vers l’épouse qui fuit‖ blême en ses voiles blancsIl marche, et ses vieux bras‖ qui ne sont pas tremblantsEmportent d’un effort‖ l’adultère impunie.
La fenêtre est ouverte‖ et le gouffre apparaît.« Les pierres de la route‖ en des mains infidèlesN’osèrent pas aller‖ jusqu’à toi, va vers elles !Dit le vieillard, et meurs‖ selon l’antique arrêt. »
Le vide ayant reçu‖ le corps de l’adultère.Il revient sur ses pas‖ sans paraître attristé.Et, s’asseyant dans l’ombre‖ avec tranquillité :« Qu’Il soit clément au ciel !‖ je fus juste sur terre. »
Versification
- Forme
- 30 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 30(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 30 quatrains
- Mots à la rime
- a banc / tombant masculine, classiqueb déserte / ouverte féminine, classiquea bouge / rouge féminine, classiqueb sourcils / assis masculine, classiquea chair / fer masculine, classiqueb intérieure / pleure féminine, classiquea voie / joie féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea s’enfuit / bruit masculine, classiqueb terre / adultère féminine, classiquea tardive / s’avive féminine, classiqueb épars / parts masculine, classiquea genoux / cailloux masculine, classiqueb vivante / invente féminine, classiquea paupière / pierre féminine, classiqueb pas / bras masculine, classiquea seuil / l’œil masculine, classiqueb elle / surnaturelle féminine, classiquea porte / morte féminine, classiqueb pas masculine, classiquea yeux / cieux masculine, classiqueb délivre / vivre féminine, classiquea absoute / route féminine, classiqueb criminel / Israël masculine, classiquea champs / méchants masculine, classiqueb châtie / bâtie féminine, classiquea pierre / poussière féminine, classiqueb péché / lâché masculine, classiquea subtil / il masculine, classiqueb refuge / juge féminine, classiquea donne / bonne féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea effet / fait masculine, classiqueb l’ose / cause féminine, classiquea sorte / porte féminine, classiqueb chameaux / maux masculine, classiquea poison / trahison masculine, classiqueb mensonge / ronge féminine, classiquea serrures / parures féminine, classiqueb amant / vêtement masculine, classiquea dissolus / plus masculine, classiqueb père / prospère féminine, classiquea étable / charitable féminine, classiqueb raisin / voisin masculine, classiquea tort / mort masculine, classiqueb l’amende / demande féminine, classiquea indignées / poignées féminine, classiqueb grêlons / longs masculine, classiquea humain / chemin masculine, classiqueb évanouies / pluies féminine, classiquea pardonnée / destinée féminine, classiqueb vous / doux masculine, classiquea lui / d’autrui masculine, classiqueb pensée / offensée féminine, classiquea rajeunie / impunie féminine, classiqueb blancs / tremblants masculine, classiquea apparaît / arrêt masculine, classiqueb infidèles / elles féminine, classiquea l’adultère / terre féminine, classiqueb attristé / tranquillité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Conts épiques, Paris, Paul Ollendorf, 1885· numérisation poesies.net· Sources